Au-delà du pain et du jeu : quand le geste de Pape Thiaw se mue en parole politique (Par Cheikh Sadibou Sakho)

mercredi 21 janvier 2026 • 606 lectures • 1 commentaires

Actualité 9 heures Taille

Au-delà du pain et du jeu : quand le geste de Pape Thiaw se mue en parole politique (Par Cheikh Sadibou Sakho)

Si je devais écrire le discours de réception des beaux champions d’Afrique 2026 du Président de la République, je commencerais par une anthropologie du sacrifice. Dans la dramaturgie de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), tout semble se jouer sur le fil des secondes, des passes, des duels et des décisions arbitrales. Mais certains moments basculent ailleurs : ils cessent d’être simplement sportifs pour devenir des événements moraux.

Lorsque Pape Bouna (l’entraîneur de l’équipe nationale du Sénégal ) a appelé ses/nos joueurs à se retirer de la flambante pelouse de Rabat, il n’a pas fait que protester. Il a, pour ses devanciers et ceux qui vont suivre, fait une bruyante déclaration ; une prise de parole au nom pluriel de beaucoup de ceux qui doivent se taire pour survivre. L’appel de Pape Thiaw est proprement une déclaration de dignité, une revendication de justice et, dans son essence même un fait moral. Car, il faut le rappeler, le football n’est jamais seulement un jeu. Il est un théâtre contemporain où se rejouent des projections économiques, des relations de pouvoir, des hiérarchies de reconnaissance, des formes et expressions populaires de souveraineté, etc.


C’est d’ailleurs en le voyant ainsi que l’on comprend pourquoi nombre de commentateurs s’appesantissent, au-delà des faits de jeu et du jeu produits lors de cette CAN, sur l’image d’un prétendu « football africain » ; expression qui trahit à la fois un paternalisme désuet et la volonté historiquement lourde de conséquences d’exotiser ce qui proviendrait d’Afrique. On pourrait encore en dire beaucoup mais là n’est pas le sujet principal ici.


Au Sénégal, comme dans de nombreux pays africains, la CAN dépasse le sport. Elle fonctionne comme un moment cérémoniel rituel moderne : un espace d’« effervescence collective » où les nations se rassemblent, se reconnaissent, s’éprouvent, se racontent et font histoire commune. Cette caractéristique explique d’ailleurs, en partie, pourquoi l’annonce de changer la périodicité de ce moment (passant de tous les 2 ans à tous les 4 ans) a suscité indignation et non acceptation. En effet, une telle décision fonctionne comme une prise de liberté sur le calendrier du rite.


Or cela ne se fait jamais de manière unilatérale, sans considération pour le symbolique autour du moment rituel. Il en est de même pour ce qui est de l’autorisation faite aux clubs professionnels de retenir leurs joueurs africains jusqu’aux ultimes heures de l’entrée en CAN. Empêcher de la sorte la pleine participation des acteurs décisifs aux « rites de séparation » qui ouvrent le haut moment rituel n’est pas seulement un manque de respect ; c’est un déni de puissance. 


Dans l’espace d’« effervescence collective », les corps symboliques comme physiques sont en tension, mais les affects (joie, colère, fierté, humiliation, frustration, désir de revanche, etc.) sont collectifs. Dans ces conditions, les arbitres ne peuvent pas uniquement être perçus comme des techniciens de la règle. Ils incarnent, symboliquement comme matériellement (par leurs tuniques, blasons, cartons, postures, mots, etc.), l’autorité qui « dit le vrai », qui valide, qui annule, qui reconnaît ou qui refuse. C’est pourquoi leurs décisions, lorsqu’elles sont contestées, ne sont jamais reçues comme de simples erreurs ; elles deviennent des épreuves de respect.


Lorsqu’elles sont acceptées, elles deviennent des sceaux de conformité, des points en plus vers l’honorabilité. Dès lors, ce qui était en jeu lors de la rêvée finale de ce 18 janvier 2026, ce n’était pas seulement un but incompréhensiblement refusé ou un penalty accordé sans sagesse ; mais quelque chose de plus humainement chargé : la reconnaissance de l’égalité de droit et de dignité dans l’arène de Rabat. Avant le match déjà (avec l’arrivée chahutée de l’équipe du Sénégal à la gare, les couacs autour du lieu d'entraînement des joueurs, l’impossibilité de trouver une place dans le stade pour les supporters, etc.) des signaux forts présageaient des rudes batailles à livrer pour ne serait-ce qu’être seulement tolérés comme des victimes dociles, arrivées là pour embellir un sacre acquis d’avance. 


Il faut le dire tout haut, ce 18 janvier, l’équipe nationale du Sénégal était contre vents et marrées agissant avec fureur pour sa perte désirée comme la gomme fatale des cinquante années de disette footballistique de la belle première équipe africaine. Une première équipe, sans couronne depuis si longtemps, ça fait en effet grincer des dents jaunes. Aussi face à toutes les exagérations (le mot est bien faible) vécues lors de cette finale, rompre le cours du jeu comme l’a demandé Pape Thiaw revêt-elle une puissance anthropologique incontestable. Car, quitter le terrain, ou menacer de le faire, n’est pas une contestation ordinaire. C’est un refus de continuer à se laisser encadrer par un contrat dont les contraintes morales et pratiques ne semblaient plus être faites que pour vous. 


Dans ces conditions, protester en restant sur le terrain c’est encore accepter le cadre, les règles, la hiérarchie d’un tel contrat dont l’âme même, dépassant donc l’esprit, s’était perdue dans la quête impudique d’une coupe qui avait déjà choisi sa terre, tant les lions de la Téranga ont domestiqué ceux de l’Atlas dans ce match ultime.


Se retirer, et Pape Thiaw en était intimement informé, équivalait à rompre brutalement le contrat rituel devenu une machine à privilégier le jeu plutôt que ses enjeux humains. Se retirer c’est donc dire « si le jeu n’est pas juste, alors il n’est plus notre jeu ; il n’est même plus juste d’y jouer ». Anthropologiquement, il s’agit d’une forme de désobéissance rituelle installant le/s désobeissant-e/s dans une posture de suspension volontaire de leur participation au moment rituel pour dénoncer l’injustice du dispositif ou l’immoralité de certaines pratiques. Mais, anthropologiquement aussi toute désobéissance conteste un état des choses et porte, par immanence, ses vertus, ses promesses et ses peines. 


La rupture demandée par Pape Thiaw à ses/nos joueurs est rare. Et c’est précisément ce qui donne à cet acte sa grandeur. Il ne critique pas seulement un arbitrage outrageusement problématique, il met en question un ordre. Ce serait un rendez-vous manqué que de ne pas se saisir de ce moment pour adresser toutes les injustices et irresponsabilités vécues durant cette CAN, une des plus belles de toutes malgré tout.


Car le geste de Pape Thiaw est un livre de leçons précieuses. L’entraîneur, habité par tout ce qu’il est en chair/sang et puisant dans le référentiel pluriel de résistance sénégalais, a choisi la perte immédiate pour sauvegarder et produire une valeur supérieure. Féliciter et remercier publiquement et exceptionnellement Pape Thiaw est une reconnaissance minimale de la belle réactivation des valeurs d’honneur, de « fulë » et de « fayda » qu’il a offert aux jeunes de notre pays. Et, au Diable, ceux qui préfèrent la machine sans âme du football-affaire de nos temps. Nous préférons l’honneur de la perte qui grandit aux honneurs des victoires sans péril. 


Quitter le terrain expose potentiellement à tout (sanction, humiliation sportive, perte du match, baisse de classement, etc.). On le sait ! D’ailleurs, dans une logique instrumentale tout court, c’est même absurde. Mais dans une logique symbolique foncièrement ancrée dans les éthiques, c’est tout à fait cohérent. Ce geste affirme qu’il existe quelque chose de plus important que le résultat, sitôt les dés pipés éhontément. Il dit que la victoire ne vaut rien si elle coûte la dignité. Le sacrifice transforme alors la perte sportive immédiate encourue en gain moral. Il convertit l’acte en message. 


Il faut l’envisager ainsi pour comprendre la réception populaire au Sénégal et dans beaucoup d’autres pays du geste de l'entraîneur national. Dans les espaces d’« effervescence collective » où les nations se rassemblent, se reconnaissent, s’éprouvent, se racontent et font histoire commune, ce qui compte ce n’est pas seulement de gagner, mais de gagner avec mérite et digne bravoure. Ou alors, s’il faut perdre, perdre sans humiliation. C’est pourquoi le geste de Pape Thiaw nous appelle à nous réconcilier avec la saine colère ; laquelle n’est pas seulement émotionnelle, mais éminemment morale. Elle est une condition de la non-soumission amenant à ne pas accepter d’être rabaissé, ne pas consentir à la position de l’agneau du sacrifice, ne pas intérioriser l’humiliation du dominé. Par le geste de l’entraîneur, une parole s’est faite bruit 


assourdissant dans le stade de Rabat. Les gants de Mendy et le soulier gauche de Gueye en ont été l’écho pour tonner : « nous ne sommes pas un peuple que l’on peut traiter ainsi ». Et, justice fut rendue par Le Plus Juste. 


C’est précisément en se transformant en mot que le geste de l'entraîneur devient politique ; c’est-à-dire un acte de souveraineté symbolique. Dans un champ sportif international où les nations africaines sont souvent contraintes à la discipline, à l’acceptation, à la diplomatie silencieuse, l’acte de retrait est une affirmation. Quoi qu’il en coûte, nous avons le droit de dire non. C’est une forme de souveraineté par la limite. Dire « nous ne jouons plus dans ces conditions » signifie que nous ne prêtons pas/plus notre corps et notre consentement au spectacle de l’injustice et du déni de dignité. La force du geste est dans le refus. Il rappelle que le pouvoir n’est pas uniquement dans les mains de celui qui décide. Il est aussi la ressource précieuse de celui qui peut suspendre sa participation, interrompre l’ordre, désacraliser le dispositif. 


Ce geste grandit parce qu’il fait basculer le football du côté de l’histoire. Il transforme un match en archive morale, un entraîneur en porte-voix, des erreurs arbitrales en question politique. Il grandit aussi et surtout parce qu’il produit un repère. Dans les récits nationaux, certains événements deviennent des « jours où ... ». L’appel de Pape Bouna participe de ces moments où l’on se rappelle qu’être fort, ce n’est pas seulement gagner, c’est aussi et surtout refuser d’être diminué. Dans une époque où tout encourage à accepter, à composer, à « gérer », son geste transmet, avec humilité, la valeur d’un message devenu rare : la dignité est une frontière ultime. 


Anthropologiquement, ai-je dit plus haut, toute désobéissance conteste un état des choses et porte, par immanence, ses vertus, ses promesses et ses peines. L’équipe perdante et avec elle les instances du football-affaire indiquent déjà les prochaines saillies à venir. Il faut s’y préparer. Nous devons, nous peuple pour qui l’entraineur national a fait ce double sacrifice (sanctions probables encourues et formulation d’excuses publiques « pour le football »), nous lever ensemble pour être tou-te-s Pape Thiaw. Ce Monsieur qui a mouillé de son sang le maillot national, a gagné le CHAN et a si brillamment remporté la CAN mérite qu’on le préserve contre le mal de tout et de tou-te-s. 


Merci à Pape Bouna Thiaw et à nos valeureux lions. Mbarawacc Gaïndé ! 

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Publié par

Birame Ndour

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