Ces diplômés africains qui choisissent leur commune plutôt que la capitale
mardi 14 juillet 2026 • 195 lectures • 0 commentaires
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iGFM - (Dakar) Le parcours classique voulait que les diplômés africains formés à l'étranger visent les capitales, les organisations internationales ou le secteur privé.
Un mouvement inverse s'affirme : celui de cadres qui investissent leurs compétences dans leur territoire d'origine, jusqu'à en briguer la mairie. Un transfert de capital humain dont les communes rurales du continent commencent à mesurer les effets.
On a beaucoup écrit sur la fuite des cerveaux africains, ce flux de talents formés sur le continent ou dans les universités du Nord et qui font carrière à Paris, Londres, New York ou, au mieux, dans les capitales africaines. On a moins documenté le courant inverse, plus récent et plus discret : celui des diplômés qui reviennent, non pas vers les ministères et les sièges sociaux, mais vers leur territoire d'origine. Des ingénieurs qui reprennent l'exploitation familiale pour la moderniser, des financiers qui créent des PME agroalimentaires en région, et, de plus en plus, des cadres qui s'engagent dans la vie publique locale jusqu'à briguer des mandats municipaux.
Ce retour au local n'est pas qu'une affaire de sentiment. Il coïncide avec un basculement objectif : la décentralisation a fait des communes africaines des lieux de pouvoir réel, dotés de budgets, de compétences et de capacités d'initiative. Pour un diplômé de grande école, la mairie d'une commune rurale n'est plus une voie de garage ; c'est un terrain où l'ingénierie de projet, la finance et la négociation internationale, tout ce que la formation supérieure enseigne, trouvent une application immédiate et visible. Là où un cadre se fond dans l'organigramme d'une capitale, un maire formé transforme un territoire.
Car c'est bien de transfert de compétences qu'il s'agit. Monter un dossier de cofinancement avec une agence des Nations unies, structurer une intercommunalité, négocier une convention de coopération avec une collectivité européenne, bâtir un plan de développement communal bancable : autant d'exercices qui ressemblent à s'y méprendre à ce qu'apprennent les écoles de commerce et les filières de gestion publique. Les communes dirigées par des profils formés à ces disciplines accèdent plus facilement aux guichets de financement, dont les procédures, rédigées dans le langage des bailleurs, découragent tant de petites collectivités.
La figure la plus emblématique de ce mouvement est sans doute Yvonne Aki-Sawyerr, maire de Freetown. Professionnelle de la finance ayant passé un quart de siècle dans les services financiers à Londres, elle est revenue en Sierra Leone au plus fort de l'épidémie d'Ebola de 2014 pour diriger la planification du centre national de riposte, avant d'être élue maire de la capitale en 2018 puis réélue en 2023. Son plan Transform Freetown, construit sur des cibles chiffrées et un pilotage par les données, et son accession à la co-présidence du réseau mondial de villes C40 illustrent ce que le capital professionnel accumulé à l'étranger peut apporter à une ville africaine : des méthodes, des réseaux, et une crédibilité immédiate auprès des partenaires internationaux. Dans un registre différent, l'élection en 2022 du docteur en philosophie Babacar Diop à la tête de Thiès, au Sénégal, a montré que le capital académique constitué sur le continent produit les mêmes effets de professionnalisation.
Le Togo, dont les communes n'ont que quelques années d'existence, permet d'observer ce phénomène à l'état naissant. Dans la région des Plateaux, la trajectoire du maire d'Amou-Oblo, Meyebine Esso Gnassingbé, en offre un exemple caractéristique. Diplômé de l'ESLSCA Business School et de Sciences Po Paris, il fait partie de ces profils qui ont préféré le retour au pays à une installation en Europe, et l'engagement dans leur territoire d'origine à une carrière dans les capitales : député de la préfecture d'Amou en 2018, puis maire de la commune d'Amou-Oblo en 2019.
Le bilan de sa première mandature, de 2019 à 2025, porte la marque de cette culture de gestion. On y trouve la panoplie classique des réalisations communales, routes, écoles, éclairage public, mais aussi des marqueurs plus révélateurs d'une ingénierie de projet maîtrisée : une collaboration avec le PNUD pour l'élaboration du plan de développement communal, des partenariats avec des ONG internationales comme Plan International, une intercommunalité de gestion des déchets avec les communes voisines, le cofinancement de 500 jugements supplétifs, et des conventions de coopération décentralisée signées avec des collectivités françaises du département de la Vienne. Autant d'opérations qui exigent précisément la capacité à parler le langage des institutions et des partenaires.
L'exemple n'est pas isolé, et c'est ce qui en fait une tendance. Au Sénégal, au Bénin, en Côte d'Ivoire, au Ghana, des profils comparables, diplômés des universités européennes, nord-américaines ou des grandes écoles du continent, prennent la tête de communes petites et moyennes. Les réseaux de collectivités africaines y voient un levier de professionnalisation des exécutifs locaux plus rapide que toutes les formations continues destinées aux élus. Un maire qui sait lire un contrat de partenariat public-privé ou un cadre logique de projet fait gagner des années à son administration.
La question qui demeure est celle de la reproductibilité. Tous les territoires n'ont pas la chance de voir revenir leurs diplômés, et le développement local ne saurait reposer sur la seule providence des retours individuels. C'est pourquoi les observateurs les plus attentifs plaident pour que ces maires formés fassent école au sens propre : en structurant leurs administrations, en formant leurs cadres communaux, en documentant leurs méthodes, ils peuvent transformer un avantage personnel en capacité institutionnelle. Le retour des cerveaux ne changera durablement l'Afrique des communes que s'il laisse derrière lui autre chose que des bilans : des administrations qui savent faire.
Publié par
Harouna Fall
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