Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur le Président de la République du Sénégal

jeudi 2 avril 2026 • 78 lectures • 0 commentaires

Blog 2 heures Taille

Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur le Président de la République du Sénégal

iGFM - (Dakar) IGFM vous propose la lettre ouverte adressée à Son Excellence Monsieur le Président de la République du Sénégal par le Juriste - Écrivain Boubacar Mohamed R SY.

Son Excellence
Monsieur Bassirou Diomaye Faye,
Président de la République du Sénégal,
Garant du respect de la Constitution du Sénégal,
Gardien des droits et libertés fondamentaux,
Assurant la protection des citoyens et le respect de la dignité humaine,


Monsieur le Président de la République,


C’est avec un profond respect, empreint de déférence et de considération pour la haute charge qui est la vôtre que je prends aujourd’hui la plume. Car il est des moments où le silence serait constitutif d’une faute et où la parole reste un devoir.


Vous incarnez, aux termes de la Constitution, charte fondamentale, la permanence de l’État, le garant de la stabilité sociale, le protecteur des biens et des personnes, mais aussi, et surtout, le gardien vigilant des droits et libertés fondamentaux qui fondent notre République.


Ces droits, proclamés avec force dans notre Loi fondamentale, consacrent la dignité humaine comme principe cardinal et immuable.
Ils rappellent que nul ne peut être soumis à des traitements inhumains ou dégradants et que même privé de liberté, l’homme ne saurait être dépouillé de son humanité.


Monsieur le Président de la République,


Votre propre trajectoire confère à ces principes une résonance singulière. Vous avez connu l’épreuve de l’incarcération, notamment à la maison d’arrêt de Prison de Rebeuss. Et chacun sait aujourd’hui que cette épreuve n’était pas le reflet de votre place véritable dans la société, puisque quelques temps plus tard, c’est vers le Palais que le destin vous a conduit.


Cette expérience vous place dans une position rare : celle d’un homme d’État qui sait, non par abstraction, mais par vécu, ce que signifie être privé de liberté.


Vous-même, hier, avez su élever la voix pour dénoncer ce qui vous apparaissait comme des dérives.


Aujourd’hui, à mon tour, j’ose tremper la plume dans l’encrier de la République pour porter à votre attention un sujet d’une sensibilité profonde : la condition carcérale dans notre pays.


À l’heure où notre nation s’apprête à célébrer la Fête de l’indépendance du Sénégal, permettez-moi d’abord de vous adresser mes félicitations pour l’énergie et l’engagement que vous déployez dans la conduite des affaires de l’État. Gouverner n’est jamais chose aisée ; diriger une nation exige du courage, de la lucidité et une constance que peu soupçonnent. Il m’est donc heureux de vous féliciter et de vous inciter à ne jamais fléchir pour la sauvegarde de la République et pour la préservation de nos valeurs.


Dans quelques jours, vous exercerez également votre pouvoir de grâce, prérogative éminemment régalienne, empreinte d’humanité et de clémence.


Ce geste, attendu par beaucoup, témoigne de la capacité de la République à tempérer la rigueur du droit par la sagesse du discernement.


Mais précisément, Monsieur le Président de la République, c’est au moment où la grâce s’apprête à libérer certains que la conscience nous commande de regarder en face la réalité de ceux qui demeurent.


Car la prison, si elle prive l’homme de sa liberté d’aller et de venir, ne saurait le priver de ses autres droits. Ceux-ci demeurent, en principe comme en droit, inviolables et imprescriptibles.


Or, les témoignages concordants de nombreux citoyens ayant connu l’univers carcéral sénégalais, notamment à la Prison de Rebeuss, dressent un tableau préoccupant.


Ils évoquent des conditions de détention marquées par une promiscuité extrême, des réalités humaines parfois à la limite du supportable, et une dégradation progressive de la dignité humaine, de la dignité tout court.


Plus troublant encore, il est rapporté que des personnes atteintes de troubles mentaux cohabitent avec des détenus ordinaires, sans prise en charge adaptée.


Une telle situation, si elle est avérée, interpelle notre conscience collective et appelle une réponse urgente.


À titre comparatif, certaines juridictions, notamment en France, ont progressivement développé des mécanismes visant à limiter le recours systématique à l’incarcération, en privilégiant, dans de nombreux cas, des mesures alternatives telles que les peines aménagées, le travail d’intérêt général ou encore le contrôle judiciaire renforcé.


Si ces systèmes ne sont pas exempts de difficultés, ils traduisent néanmoins une évolution de la pensée pénale : celle qui consiste à considérer que l’emprisonnement ne doit intervenir qu’en dernier recours, lorsque toutes les autres solutions se révèlent insuffisantes.


Cette orientation, fondée sur la nécessité, la proportionnalité et l’efficacité des peines, pourrait utilement nourrir notre propre réflexion nationale.


Monsieur le Président de la République,


La prison est le miroir dans lequel la société hésite à se regarder. Et pourtant, c’est là que se révèle, avec le plus de vérité, le degré de civilisation d’une nation.


Les hommes et les femmes qui s’y trouvent sont appelés, un jour, à regagner la société. Dès lors, une question simple mais essentielle s’impose à nous : voulons-nous qu’ils en sortent diminués, brisés, déshumanisés ou reconstruits, utiles et réinsérables ?


Car de la réponse à cette question dépend, en réalité, notre propre sécurité. Il ne faut jamais perdre de vue cette vérité.


Dès lors, il ne s’agit plus seulement de constater. Il faut proposer, réformer, agir.


Depuis de nombreuses années déjà, j’ai consacré plusieurs réflexions et publications à ces questions, m’efforçant d’alerter sur les dérives silencieuses du système carcéral et sur les risques qu’elles font peser, à terme, sur l’équilibre même de notre société.


Aujourd’hui, dans la pratique judiciaire, le mandat de dépôt tend à devenir quasi systématique. La privation de liberté, qui devrait être l’exception, semble parfois devenir la règle. Une telle dynamique appelle à être repensée.


Il apparaît dès lors nécessaire d’encourager le développement de mesures alternatives à l’incarcération. Toutes les fautes ne méritent pas l’enfermement, et toutes les peines ne doivent pas se purger derrière des murs.


Au demeurant, certains justiciables pourraient utilement être orientés vers des formes de sanctions réparatrices et socialement utiles : participation à des programmes d’assainissement, contribution à la propreté des espaces publics et hospitaliers, engagement dans la collecte et la gestion des déchets, implication dans la préservation de l’environnement, ou encore participation à des activités agricoles.


Ainsi, la sanction cesserait elle d’être seulement punitive pour devenir également productive, éducative et restauratrice du lien social.


Dans cette même perspective, l’instauration effective d’un juge des libertés et de la détention apparaît comme une nécessité impérieuse. Une telle autorité juridictionnelle permettrait de garantir que toute privation de liberté soit strictement nécessaire, proportionnée et justifiée en examinant avec rigueur chaque situation individuelle.


Elle constituerait un rempart contre les automatismes et une garantie supplémentaire pour les libertés fondamentales.


Par ailleurs, la question des infrastructures ne saurait être éludée. L’état de surpopulation carcérale impose une réponse structurelle : la construction de nouveaux établissements pénitentiaires adaptés aux exigences de dignité humaine.


Monsieur le Président de la République,


Au-delà du nombre, c’est aussi l’organisation interne des établissements pénitentiaires qui doit être profondément repensée.


Il est impératif de mettre fin à certaines promiscuités incompatibles avec toute logique de justice. Les personnes condamnées pour des crimes graves ne sauraient être confondues avec celles poursuivies pour des délits mineurs. Le mélange des profils pénaux est une fabrique de récidive, un terreau de dégradation morale et un échec de la politique pénale.


On ne peut pas mélanger un violeur ou un tueur à un vulgaire voleur de portable, par exemple.
Ou encore mettre ensemble un criminel récidiviste à un jeune qui connaît sa première incarcération pour usage de yamba.
Ce jeune, par exemple, doit être redressé mais pas endurci dans la criminalité.


De même, les individus souffrant de troubles mentaux ne doivent pas être maintenus en détention ordinaire. Le droit pénal lui-même reconnaît leur irresponsabilité dans certaines situations. Ils doivent être orientés vers des structures spécialisées, capables de leur offrir une prise en charge digne et adaptée.


La prison ne peut être un lieu d’indifférenciation où toutes les détresses humaines se confondent. Elle doit, au contraire, refléter une organisation rationnelle, respectueuse des personnes et fidèle aux principes fondamentaux de justice.


Monsieur le Président,


Réformer le système carcéral, ce n’est pas faire preuve de faiblesse. C’est faire preuve de lucidité.


C’est comprendre que la dignité accordée aux plus vulnérables est la mesure réelle de la grandeur d’une Nation.


C’est refuser que la peine devienne déshumanisation.


C’est affirmer, avec force, que la République du Sénégal ne renonce ni à la justice, ni à l’humanité.


Vous avez aujourd’hui, par votre fonction et par votre histoire, une opportunité rare : celle d’engager une réforme profonde, courageuse et structurante.


Car il est des réformes qui administrent, et d’autres qui élèvent.


Celle-ci, assurément, élèverait la Nation tout entière.


Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.


Boubacar Mohamed R SY
Juriste - Écrivain
Auteur des livres :
Le Sénégal sous laser politique. Ed.Harmattan. 180 pages.2023
Présidentielle 2024 au Sénégal : Échec et Mat. Ed.Harmattan. 220 pages. 2024
Misons sur l’Education. Ed Harmattan. 100 pages. 2025
Élu local Mairie de Patte d’oie

Cet article a été ouvert 78 fois.

Publié par

Harouna Fall

editor

Soyez le premier à commenter

Je m'appelle

Téléchargez notre application sur iOS et Android

Contactez-nous !

Service commercial