Kiraay, Pastef et les autres : les leçons d’une recomposition politique.

lundi 27 juillet 2026 • 186 lectures • 0 commentaires

Actualité 6 heures Taille

Kiraay, Pastef et les autres : les leçons d’une recomposition politique.

iGFM - (Dakar) Cet article propose une lecture personnelle des évolutions récentes de la scène politique sénégalaise. Il ne prétend pas détenir une vérité absolue, mais s’efforce d’analyser les faits avec rigueur, en privilégiant la raison, la mise en perspective et le débat d’idées.

Le lancement officiel de Kiraay par le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, marque assurément un tournant dans la vie politique sénégalaise.


L’événement suscite passions, interrogations et commentaires. Pourtant, à y regarder de plus près, il ne constitue pas une rupture soudaine. Il constitue l’aboutissement d’une évolution perceptible depuis plusieurs mois. Les réaménagements intervenus au sein de l’appareil d’État, les mouvements observés dans la majorité et les nombreux ralliements enregistrés ces dernières semaines laissaient déjà entrevoir la volonté du chef de l’État de disposer de son propre instrument politique.


Cette démarche est, en soi, parfaitement compréhensible. Dans toute démocratie, un président aspire naturellement à s’appuyer sur une organisation capable de porter son projet, de défendre son action et de préparer les échéances électorales. 


Gouverner exige certes des institutions solides, mais aussi une force politique structurée. C’est précisément ce que semble rechercher aujourd’hui Bassirou Diomaye Faye avec Kiraay.


Cependant, cette nouvelle séquence ne saurait conduire à réécrire l’histoire.


Si Bassirou Diomaye Faye est aujourd’hui président de la République, c’est parce qu’une partie du peuple sénégalais, celle majoritaire, lui a accordé sa confiance. 


Toutefois, cette confiance s’est construite autour d’une dynamique politique dont Ousmane Sonko fut l’artisan principal. 


Empêché de briguer la magistrature suprême, il a porté la candidature de son compagnon de lutte ; peut être malgré lui.


Il a mobilisé son appareil politique et convaincu ses militants de faire de cette candidature leur propre combat.


Le slogan « Diomaye mooy Sonko » n’était pas un simple argument de campagne ; il traduisait une réalité politique incontestable.


La victoire de 2024 est celle d’un homme, certes, mais aussi d’un parti, d’une organisation et d’un engagement collectif.


C’est précisément parce que cette réalité demeure vivace que la naissance de Kiraay alimente aujourd’hui le débat.


En politique, il existe une différence fondamentale entre exercer le pouvoir et disposer d’une véritable machine électorale. 


NB : J’avais d’ailleurs attiré l’attention sur cette question dès les élections législatives. En laissant à Ousmane Sonko la responsabilité de conduire la confection des listes, il apparaissait clairement que le président Bassirou Diomaye Faye ne comprenait pas encore la nécessaire de se doter d’un appareil politique. Or, dans toute démocratie, un chef de l’État qui ne dirige pas la principale force politique ayant porté son élection et qui n’a aucune majorité parlementaire finit inévitablement par être confronté à une équation extrêmement délicate. Le PASTEF, parti majoritaire et véritable machine électorale du pouvoir, avait un autre président que le chef de l’État lui-même. J’estimais alors que cette dualité institutionnelle et partisane pouvait, à terme, créer des tensions dont il serait difficile de corriger les effets et prier pour un compagnonnage aussi long que possible. Les développements actuels invitent, à tout le moins, à relire cette analyse.


Le PASTEF n’est pas devenu une force majeure en quelques mois. Ce parti s’est construit au fil des années, dans l’opposition radicale, par un travail d’implantation et de présence sur le terrain. Une telle organisation ne s’improvise pas.


Aussi, faut-il bien l’avouer, et j’en ai la conviction profonde : le Pastef a bercé les Sénégalais d’illusions bien éloignées de la réalité. Ce parti a ainsi nourri l'imaginaire populaire de promesses et de récits coupés des faits.


Revenons à Kiraay,


Il devra donc relever un défi considérable.  Celui de transformer un parti présidentiel en un parti durable.


À cet égard, une réflexion mérite d’être adressée, avec respect, au chef de l’État.


L’ouverture politique est indispensable. Aucun parti ne peut prétendre gouverner durablement en restant enfermé sur lui-même.


Accueillir des responsables venus d’autres horizons est une pratique ancienne et parfaitement légitime.
Toutefois, cette ouverture exige du discernement.


Tous les ralliements ne procèdent pas des mêmes convictions. Certains traduisent une adhésion sincère à un projet. D’autres peuvent être inspirés par les circonstances ou par la proximité du pouvoir.


Or l’histoire politique sénégalaise enseigne une leçon constante : additionner des responsables politiques ne signifie pas additionner des électeurs.


Un maire peut changer de parti sans que son électorat le suive. Un responsable peut rallier une nouvelle formation sans emporter avec lui la confiance populaire. 


Les Sénégalais ont démontré, ces dernières années, qu’ils étaient de plus en plus libres dans leurs choix et de moins en moins enclins à suivre mécaniquement les consignes politiques.


C’est pourquoi le véritable chantier de Kiraay ne résidera pas uniquement dans les ralliements qu’il enregistrera, mais dans sa capacité à s’implanter durablement sur l’ensemble du territoire national, à former des cadres, à organiser une vie militante et à faire émerger une identité politique propre.


Car un parti ne se mesure pas seulement à la qualité de ses dirigeants. Il se mesure surtout à la profondeur de son enracinement.


Cette séquence politique offre également une autre leçon tout aussi importante.


Le président Bassirou Diomaye Faye déclarait expressis verbis ceci : « J’ai compris que quand on est opposant, on n’est responsable de rien en aucune façon. J’ai compris aussi que lorsqu’on exerce le pouvoir, on est responsable de tout et de toute façon. »


En quelques mots, il résume l’une des plus grandes vérités de la vie publique. 


L’opposition et le pouvoir obéissent à des logiques différentes. Lorsque l’on gouverne, les contraintes budgétaires, diplomatiques, sociales et institutionnelles imposent des arbitrages que l’opposition ne perçoit pas toujours.


Les paradigmes changent. Les responsabilités aussi évoluent. Cette réflexion dépasse d’ailleurs le seul cas du président Diomaye Faye.
Elle devrait inspirer tous ceux qui ambitionnent d’accéder un jour aux responsabilités. Conquérir le pouvoir est une chose. L’exercer en est une autre.


C’est encore une invitation adressée aux opposants à mesurer leurs paroles.


Enfin, la naissance de Kiraay invite à une réflexion plus large sur l’avenir de notre démocratie.


Depuis une décennie, le débat politique sénégalais semble s’organiser autour des mêmes acteurs, des mêmes confrontations et, parfois, des mêmes méthodes.



Les recompositions se succèdent. Les alliances évoluent. Les responsables changent de camp. Seulement, les préoccupations des citoyens demeurent les mêmes : l’emploi, l’école, la santé, la justice, le pouvoir d’achat et la qualité de la gouvernance.


La véritable question est donc ailleurs.


Le Sénégal n’a pas seulement besoin de nouveaux partis. Il a besoin d’un renouvellement permanent des idées, des pratiques et de la culture politique.


Les citoyens attendent moins une alternance d’étiquettes qu’une amélioration tangible de leurs conditions de vie. C’est à cette exigence que seront désormais confrontés Kiraay, le PASTEF et, au-delà, l’ensemble de la classe politique.


Car, en définitive, les partis se créent, les alliances se nouent et se dénouent, les rapports de force évoluent. Mais une réalité demeure immuable : la confiance populaire ne se décrète jamais.
Elle se conquiert, se mérite et se préserve. 


C’est cette vérité qui décidera de l’avenir de Kiraay comme de celui de toutes les autres formations politiques.



Boubacar Mohamed Racine SY
Juriste - Écrivain 
Élu local à la commande de Patte d’oie

Cet article a été ouvert 186 fois.

Publié par

Harouna Fall

editor

Soyez le premier à commenter

Je m'appelle

Téléchargez notre application sur iOS et Android

Contactez-nous !

Service commercial