Contribution académique sur la déclaration du Premier Ministre Ousmane Sonko et la question sanitaire à Bakel

dimanche 22 mars 2026 • 374 lectures • 0 commentaires

Blog 12 heures Taille

Contribution académique sur la déclaration du Premier Ministre Ousmane Sonko et la question sanitaire à Bakel

iGFM - (Dakar) Le jeudi 12 mars 2026, lors d'un point de presse tenu à Dakar sur le thème des « Renégociations des conventions et des contrats conclus dans les secteurs stratégiques », le Premier Ministre Ousmane Sonko a déclaré :

« Pour la réalisation de l'Hôpital (de niveau 1) à Bakel et d'un Centre de Diagnostic et d'Imagerie médicale au CRCH de Fatick (…) la décision a été prise… Les négociations ont été faites il y a longtemps. La décision a été prise, après consultation avec le Président de la République (Bassirou Diomaye Faye) de résilier totalement ce marché pour un coût projeté de 71,3 milliards. Parce qu'il a été noté beaucoup d'irrégularités et de surfacturations. »


Ces propos font irruption dans le débat public sénégalais à un moment particulièrement sensible pour les populations de Bakel, ville périphérique de l'est du Sénégal dont la marginalisation historique a été solidement documentée, notamment mon article intitulé « Tout va mal à Bakel » (1992-2021), publié dans le cadre des Mélanges offerts au Professeur Ousseynou Faye. Cette déclaration mérite une lecture rigoureuse, à la fois dans sa portée symbolique et dans ses limites pratiques, notamment au regard de la situation sanitaire alarmante que connaît Bakel depuis des décennies.


1. Analyse critique des propos de Sonko dans leur contexte : portée et limites


1.1. Un contexte de rupture politique revendiquée


La déclaration du Premier Ministre s'inscrit dans la logique programmatique du régime issu de l'alternance de mars 2024, porté par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko sous la bannière du projet « Pastef ». Ce régime a fait de la souveraineté économique, de la transparence dans la gestion des marchés publics et de la renégociation des contrats hérités de l'ère Macky Sall (2012-2024) l'un de ses axes prioritaires. En ce sens, la résiliation annoncée du marché portant sur la construction d'un hôpital à Bakel pour « irrégularités et surfacturations » s'inscrit dans cette dynamique de rupture avec les pratiques de gouvernance antérieures.



Sur le plan symbolique, cette déclaration a une portée réelle. Elle reconnaît, au plus haut niveau de l'exécutif sénégalais, que Bakel mérite une infrastructure hospitalière digne de ce nom — ce que les populations réclament depuis l'indépendance. Elle signifie également que l'État admet implicitement avoir longtemps failli à ses obligations envers cette région périphérique, au point que, lorsqu'un projet y a enfin été programmé, il a été entaché de dysfonctionnements graves. C'est, à sa manière, une forme de reconnaissance institutionnelle du « Tout va mal à Bakel » que les populations scandaient dès 1992.


1.2. Une décision politiquement cohérente mais pratiquement ambivalente


Il faut cependant soumettre cette déclaration à une analyse plus critique. La résiliation d'un marché, pour justifiée qu'elle soit sur le plan de la rigueur budgétaire, ne construit pas un hôpital. Elle diffère, voire suspend indéfiniment, la réalisation d'une infrastructure dont l'absence pèse depuis des décennies sur des milliers de vies humaines. Pour les populations de Bakel, qui voient leurs malades mourir sur les routes en direction de Tambacounda (à 250 km) ou d'Ourossogui, l'annonce d'une résiliation — même justifiée — risque de sonner comme une nouvelle promesse dont l'horizon reste incertain.
Par ailleurs, la mention d'un coût projeté de 71,3 milliards de francs CFA pour un hôpital de niveau 1 à Bakel et un centre de diagnostic à Fatick mérite d'être interrogée. Si ce montant reflète effectivement des surfacturations, c'est la preuve que les mécanismes de contrôle de la dépense publique n'ont pas fonctionné sous l'ancien régime — ce que mon article tend à confirmer lorsqu'il souligne que « la réalisation des infrastructures tient plus à un agenda politicien qu'à une politique d'aménagement rigoureux à long terme ». Il ne suffit donc pas de résilier : il faut repenser en profondeur les mécanismes de programmation, de financement et de contrôle des marchés publics dans les régions périphériques.


1.3. Sur le cas Bakel : une déclaration qui doit dépasser le symbolique


Le cas de Bakel est emblématique d'une marginalisation structurelle que cette déclaration, à elle seule, ne saurait effacer. La région du fleuve Sénégal a historiquement joué un rôle central durant la période coloniale avant de connaître une régression spectaculaire avec le départ des Français, l'installation du chemin de fer et la recrudescence des flux migratoires. L'État postcolonial sénégalais n'a que très partiellement comblé ce déficit. Les Mouvements « Tout va mal à Bakel » de 1992 et 1997, les Grandes Marches citoyennes de 2018 et 2019 témoignent d'une exaspération populaire profonde et durable face à l'indifférence de l'État central.



Dans ce contexte, la déclaration de Sonko ne prend toute sa valeur que si elle est suivie d'un calendrier précis, d'un nouveau marché transparent et d'une réalisation effective. L'histoire récente du Sénégal montre en effet que les promesses faites aux populations de Bakel — depuis les engagements pris après les émeutes sanglantes de juillet 1997 jusqu'aux projets routiers et hospitaliers successivement annoncés et différés — ont souvent accouché d'une amertume collective. Comme le résume mon article (2021), l'action de l'État à Bakel est « réelle, mais insuffisante et parfois timide et inefficace ».


2. La situation sanitaire à Bakel à la lumière de l'article « Tout va mal à Bakel »
2.1. Un déficit sanitaire documenté et persistant


Mon article « Tout va mal à Bakel » (publié en 2025 dans le cadre de Mélanges offerts au Pr Ousseynou Faye) offre un tableau saisissant de la situation sanitaire à Bakel, particulièrement révélateur lorsqu'on le lit en regard de la déclaration du Premier Ministre. Avant 1997, il n'existait qu'un seul District sanitaire à Bakel, dont la capacité d'accueil était notoirement inférieure à la demande. Ce District sera secondé par un modeste poste de santé à la Montagne centrale, inauguré par l'épouse du Président Abdou Diouf, avec seulement deux infirmières. Le Plan de Développement Local (PDL) de 2015 dresse un constat accablant : deux postes de santé, une clinique et un centre de santé, tous vétustes, avec un personnel insuffisant et peu qualifié, des outils de travail défaillants, et aucun médecin recensé sur le terrain.
La conséquence la plus dramatique de ce désert médical est bien connue des populations locales : les malades en situation critique sont systématiquement transférés à Tambacounda ou à Ourossogui, au terme d'un voyage éprouvant sur des routes dégradées. Je rappelle dans cet article avec une précision douloureuse que le jeune Seydou Diatourou Traoré, blessé lors des émeutes du 6 juillet 1997, a été transporté dans « une vieille voiture Pajero de l'Agence Agriculture » jusqu'à l'hôpital régional de Tambacounda, faute d'ambulance à Bakel à cette époque. Il mourra le 15 juillet 1997.
Ce n'est qu'en 2018 qu'une ambulance médicalisée a été mise à disposition des populations grâce à la Convention des Cadres de Bakel basée à Dakar — une initiative associative et non une action spontanée de l'État. En mars 2023, une maternité a été inaugurée à Bakel, financée non par le budget de l'État mais par la Fondation Sonatel, à hauteur de 50 millions de francs CFA. Ces deux exemples illustrent une réalité constante : l'amélioration des conditions sanitaires à Bakel a souvent relevé davantage de l'engagement des migrants et de la diaspora que d'une politique publique cohérente et volontariste.


2.2. Un rapport à la maladie complexifié par des facteurs anthropologiques et sociaux


Dans cet article, je soulève également une dimension souvent occultée dans les débats sur la santé en zone périphérique : le rapport que les populations entretiennent avec la maladie est profondément influencé par des facteurs anthropologiques, sociologiques et linguistiques. Les campagnes de communication sanitaire, souvent conçues à Dakar par des médecins peu familiers des réalités locales, peinent à atteindre efficacement des populations dont les langues de communication premières sont le soninké, le peul et le wolof. J'appelle dans ce texte à une approche sanitaire plus horizontale, fondée sur l'implication des autorités coutumières et religieuses, l'usage des langues locales et la prise en compte des représentations culturelles de la maladie.


2.3. L'hôpital promis : un horizon qui recule


C'est dans ce contexte que s'inscrit l'annonce de la construction d'un hôpital de niveau 1 à Bakel, engagée sous Macky Sall et aujourd'hui suspendue par la résiliation annoncée par Sonko. Cette infrastructure, si elle avait été réalisée, aurait constitué une rupture historique avec la situation de sous-équipement chronique que connaît la ville. La résiliation du marché, aussi justifiée soit-elle, rouvre une période d'incertitude pour des populations qui attendaient depuis des générations cet équipement vital. Il y a là une tension douloureuse entre la nécessaire rigueur budgétaire et l'urgence humanitaire de populations dont les besoins sanitaires ne sauraient être indéfiniment différés.


3. Solutions face à l'urgence sanitaire à Bakel : propositions concrètes
3.1. Engager immédiatement un nouveau processus transparent de construction de l'hôpital


La première urgence est de ne pas laisser la résiliation du marché créer un vide prolongé. Le nouveau régime doit s'engager publiquement, avec un calendrier précis et opposable, sur le lancement d'un nouvel appel d'offres transparent pour la construction de l'hôpital de niveau 1 à Bakel. Ce processus devra être conduit en associant les représentants des populations locales, les associations de la diaspora (Association des Ressortissants de Bakel en France, CAREBA, Convention des Cadres du Département de Bakel), les autorités municipales et les acteurs de la société civile locale.
Le financement devra être diversifié en mobilisant, au-delà du budget de l'État, les Fonds africains de développement (BAD, BOAD), les partenaires bilatéraux (France, Union européenne) et les contributions de la diaspora, qui a démontré sa capacité et sa volonté d'investir dans le développement de Bakel.


3.2. Renforcer immédiatement les capacités existantes en attendant l'hôpital


Dans l'intervalle, il serait irresponsable d'attendre la construction d'un hôpital pour améliorer les conditions sanitaires à Bakel. Des mesures d'urgence s'imposent : recrutement et affectation urgente de médecins et de spécialistes (gynécologues-obstétriciens, pédiatres, chirurgiens) dans les structures existantes ; dotation du District sanitaire d'équipements modernes de diagnostic (échographie, laboratoire d'analyses biologiques, bloc opératoire digne de ce nom) ; renforcement de la flotte d'ambulances médicalisées disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le cas du jeune Seydou Traoré, transporté en 1997 dans un véhicule agricole de fortune, ne doit plus jamais se reproduire.


3.3. Intégrer une approche communautaire et culturellement ancrée


La santé à Bakel ne peut être améliorée durablement sans une approche qui prend en compte les réalités anthropologiques et culturelles locales. Cela suppose de concevoir des programmes de santé communautaire en langues soninké, peul et wolof, de former des agents de santé communautaires issus des différents quartiers et villages du département, et d'associer systématiquement les autorités religieuses et coutumières aux campagnes de prévention et de sensibilisation. L'expérience des ONG présentes à Bakel — notamment le GRDR et Action Aid — montre que des approches participatives et culturellement adaptées peuvent produire des résultats significatifs en matière de santé publique.


3.4. Inscrire Bakel dans une politique nationale de rééquilibrage territorial


Au-delà des mesures d'urgence, la question sanitaire à Bakel est indissociable d'une politique nationale de rééquilibrage territorial. Le fossé qui sépare Dakar et les régions périphériques en matière d'accès aux soins est le produit d'une histoire longue — coloniale et postcoloniale — que je documente avec précision. Le nouveau régime, qui a fait de la justice territoriale l'un de ses engagements, doit traduire cette ambition en actes budgétaires concrets, en dotant les régions périphériques de ressources sanitaires proportionnelles à leurs besoins et non à leur poids électoral.


Conclusion


La déclaration d'Ousmane Sonko sur la résiliation du marché de l'hôpital de Bakel est à la fois un acte de bonne gouvernance et une responsabilité historique. Elle est un acte de bonne gouvernance parce qu'elle refuse la complicité avec des irrégularités et des surfacturations qui dilapident les ressources publiques. Elle est une responsabilité historique parce qu'elle reporte sur le nouveau régime l'obligation de concrétiser, enfin et sans délai, ce que des générations de Bakelois ont réclamé à travers les émeutes de 1997, les marches citoyennes de 2018 et 2019 et les innombrables mémorandums remis à des préfets successifs.



L'histoire de « Tout va mal à Bakel », mon article l’a reconstituée avec rigueur et empathie, nous enseigne que les populations de cette ville n'ont jamais cessé de se battre pour leur dignité et pour leur droit à des services de base. Elles méritent que cette déclaration du Premier Ministre ne soit pas une parenthèse de plus dans une longue série de promesses non tenues, mais le point de départ d'une transformation réelle et durable des conditions de vie dans l'une des régions les plus oubliées du Sénégal.


Auteur : Dr Saliou Dit Baba Diallo, Ressortissant du Département de Bakel. Date de rédaction : 15 Mars 2026. Cliché : Maternité de Bakel inaugurée le 16 mars 2021

Cet article a été ouvert 374 fois.

Publié par

Harouna Fall

editor

Soyez le premier à commenter

Je m'appelle

Téléchargez notre application sur iOS et Android

Contactez-nous !

Service commercial