La première pierre… et après ? Par Charles Faye
samedi 19 septembre 2026 • 170 lectures • 0 commentaires
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9 heures
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iGFM - (Dakar) Samedi, à Bambali, Sadio Mané ne va pas seulement poser une première pierre. Il va poser une question. Une vraie. Une question au Sénégal. Une question à sa génération.
Une question à tous ceux qui vivent ailleurs, gagnent ailleurs, réussissent ailleurs… mais regardent encore vers ici. Que faisons-nous de notre argent quand nous décidons de rentrer ?
Sadio Mané connaît les pelouses. Il connaît les stades pleins. Il connaît la pression. Il connaît les défenseurs qui arrivent lancés, les secondes qui manquent, les décisions qui se prennent en un éclair.
Mais samedi, à Bambali, il entre sur un autre terrain. Celui de l’investissement. Et celui-là n’a pas de mi-temps. Pas d’arbitre pour siffler la fin. Pas de VAR pour corriger une erreur. Et surtout… pas de ballon pour rattraper une mauvaise passe.
SM10 Agro, c’est un investissement annoncé de 8,7 milliards de francs CFA, autour de la transformation de la mangue, avec une capacité annoncée de 8 500 tonnes par an, une plantation qui doit progressivement atteindre 500 hectares et la création annoncée de plus de 1 000 emplois.
Mais derrière ces chiffres, il y a quelque chose de beaucoup plus important. Il y a un changement de logique. Pendant longtemps, nous avons parlé de la diaspora à travers les transferts d’argent.
L’argent envoyé à la famille. La maison construite au village. La boutique. Le terrain. La voiture. Le soutien aux parents. Tout cela compte. Mais aujourd’hui, il faut franchir une marche supplémentaire.
Passer de l’argent envoyé à l’argent investi. Passer de la consommation à la production. Passer du patrimoine individuel à la création de valeur collective. Et c’est précisément là que le geste de Sadio Mané devient intéressant.
Parce que la mangue ne se contente pas d’être mangue. Elle peut devenir pulpe. Devenir produit séché, beurre. Elle peut devenir emploi. Devenir exportation, savoir-faire, impôts. Elle peut devenir une chaîne de valeur. Et c’est là que commence la véritable économie.
Mais attention à ne pas romantiser l’investissement, parce qu’une première pierre, c’est beau. Parce ce qu’un chantier, c’est spectaculaire, parce qu’une cérémonie, c’est médiatique. Là n’est pas le but. La transformation de l'action, c’est une usine qui fonctionne dix ans, des décennies après son inauguration. C'est cela qui est une victoire économique.
Et là, c’est beaucoup plus difficile. Car à partir de samedi, le projet ne dépendra plus seulement de la volonté de Sadio Mané. Il dépendra de la qualité des infrastructures. De la disponibilité et du coût de l’électricité, de la logistique, des routes, du transport routier et fluvio-maritime.
Mais encore de la qualité des matières premières, de la compétence des hommes et des femmes, de l’accès aux marchés, de la fiscalité. Sans oublier la stabilité réglementaire, la rapidité administrative, la capacité à exporter et surtout… de la capacité du Sénégal à ne pas décourager ceux qui prennent le risque d’y investir.
Disons le clairement : un investisseur n’investit pas seulement son argent. Il investit son temps, sa réputation, son énergie, son réseau, son avenir et parfois même…son amour du pays.
Oui, Sadio Mané prend un risque. Un gros risque même. Il aurait pu placer son argent ailleurs. Dans des marchés plus mûrs. Dans des secteurs moins compliqués. Dans des économies où l’environnement industriel est déjà structuré. Non, il a choisi Bambali. Il a choisi la Casamance. Il a choisi le risque, celui de la transformation, de produire.
Et c’est précisément pour cela que le Sénégal doit regarder ce projet avec une autre paire de lunettes. Pas seulement celles de l’admiration. Mais celles de l’économie.
L’État doit accompagner. Non pas pour gérer à la place de l’investisseur. Mais accompagner en facilitant, sécurisant, coordonnant, protégeant l’investissement par la qualité de l’environnement économique.
Certes, l’APIX indique déjà que SM10 Agro bénéficie du nouveau cadre d’investissement et notamment d’exonérations fiscales et douanières pendant cinq ans sur certains équipements. C’est bien. Mais l’incitation fiscale ne suffit pas. Car l’investisseur ne demande pas seulement combien l’État lui exonère. Il regarde surtout combien de temps l’État lui fait perdre.
Voilà une question fondamentale. Combien coûte un retard administratif ? Combien coûte une route impraticable ? Combien coûte une coupure d’électricité ? Combien coûte une procédure qui s’éternise ? Combien coûte l’incertitude ? Et surtout : combien coûte la défiance ?
Le Sénégal a besoin d’argent. Mais il a surtout besoin de capital patient. Du capital qui accepte de construire, de produire, de former, de prendre des risques, de créer des emplois, de payer des impôts demain parce qu’il aura pu survivre aujourd’hui.
Dans un contexte international où les investissements directs étrangers restent sous pression — les flux vers les pays en développement ont encore reculé en 2024, selon ONU Commerce et Développement — la bataille pour attirer et retenir le capital devient encore plus exigeante.
Dans cette bataille, la diaspora représente quelque chose de particulier. Connaissant le Sénégal, elle connaît aussi l’extérieur. Possédant parfois les deux cultures, elle a les deux réseaux, les deux marchés. Elle peut être par conséquent un pont. Mais à quoi servirait un pont si personne ne peut le traverser.
Alors, chers Sénégalais de l’extérieur…Regardez Bambali, non pas pour copier Sadio Mané, mais pour comprendre le message.
Vous pouvez rentrer autrement. Pas nécessairement avec une maison, mais avec une entreprise. Pas seulement avec un immeuble, mais avec une usine. Pas seulement avec un commerce, mais avec une chaîne de valeur. Pas seulement avec un transfert d’argent, mais avec un transfert de compétences. Pas forcément avec des milliards, mais avec une idée bien structurée, un marché identifié, une gouvernance solide et la volonté de créer de la valeur.
Mais à ceux qui investissent, il faut aussi dire la vérité. Le patriotisme économique ne dispense pas du business plan et l’amour du pays ne remplace pas la rentabilité. La bonne intention ne remplace pas la gouvernance. La notoriété ne remplace pas la compétence. Et un nom célèbre ne transforme pas automatiquement une mauvaise entreprise en bonne entreprise.
C’est précisément pour cela que SM10 Agro sera intéressant à observer. Parce que le véritable succès ne sera pas la cérémonie du 19 septembre 2026. Le véritable succès sera lorsque la mangue de Casamance entrera dans une usine… sortira transformée… trouvera un marché… paiera des salariés… fera vivre des producteurs… créera des compétences… et rapportera de la valeur au Sénégal.
Là, seulement là, nous pourrons parler de transformation. Sans oublier une autre question, presque politique, mais profondément économique : quel Sénégal voulons-nous proposer à ceux qui veulent investir ? Un Sénégal où l’on applaudit l’investisseur à son arrivée… puis où on le laisse se battre seul ? Ou un Sénégal qui comprend que chaque investissement productif est une petite bataille gagnée contre le chômage, contre les importations, contre la pauvreté et contre la dépendance ?
Parce qu’un investisseur qui réussit… en appelle un autre. Et un investisseur qui échoue dans l’indifférence… en décourage dix.
Voilà pourquoi SM10 Agro dépasse Sadio Mané. Il dépasse même Bambali. Il pose une question nationale : sommes-nous capables de faire réussir ceux qui prennent le risque de croire en nous ?
Samedi, Sadio Mané posera une première pierre, mais derrière cette pierre, il y a des milliers de Sénégalais de la diaspora qui regarderont. Ils observeront. Ils calculeront. Ils hésiteront. Ils se demanderont : « Est-ce que je peux rentrer ? » « Est-ce que je peux investir ? » « Est-ce que mon projet sera accompagné ? » « Est-ce que les règles seront les mêmes demain ? »« Est-ce que je pourrai travailler sans perdre mon énergie dans les labyrinthes administratifs ? »
Et c’est peut-être cela, finalement, le véritable enjeu de Bambali.
Pas seulement réussir SM10 Agro, mais faire en sorte que demain, quelque part à Paris, Milan, New York, Madrid, Londres, Abidjan ou Dubaï… un Sénégalais entende parler de Bambali et se dise : « Moi aussi, je peux investir chez moi. »
Parce que le meilleur hommage que le Sénégal puisse rendre à ceux qui prennent ce risque… ce n’est pas de les applaudir. C’est de leur donner les moyens de réussir. Sadio Mané a joué au football avec ses pieds. Il veut désormais jouer avec son capital. Et cette fois, le match est beaucoup plus grand. Il ne joue plus seulement pour lui.
Il joue pour une chaîne de valeur. Pour une région. Pour des producteurs. Pour des jeunes. Pour des femmes. Pour une industrie. Pour un pays. Et peut-être, surtout… donner envie à d’autres de prendre le même chemin.
La première pierre sera posée samedi. Mais le vrai coup d’envoi… c’est après. Parce qu’une pierre posée, c’est une promesse. Une usine qui produit, c’est une preuve. Et entre la promesse et la preuve... il y a tout un pays à faire fonctionner, mais sachons que la première pierre n’est pas la fin d’un projet, mais le début du risque. Et nous devons œuvrer pour qu’il soit chic, choc et surtout : productif.
Publié par
Harouna Fall
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