Le fantasme des ennemis de l’unité : voir vaciller le sommet de l’État au risque de perdre le Sénégal (Par Moussa Niang)
samedi 23 mai 2026 • 261 lectures • 0 commentaires
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Le limogeage de Ousmane Sonko par le président Bassirou Diomaye Faye n’est pas qu’un séisme politique. C’est le retour d’un vieux démon sénégalais : celui de la rupture organisée au sommet de l’État, au moment même où le pays aurait le plus besoin de stabilité, de cohésion et de continuité stratégique.
Au-delà des passions partisanes, un danger plus sournois se profile : celui du surplace institutionnel. Une fois encore, le Sénégal semble condamné à rejouer la tragédie des fractures au sommet, là où la complémentarité est perçue comme une menace et la stabilité comme une anomalie.
Comme si notre culture politique refusait obstinément l’idée que deux figures fortes puissent gouverner ensemble sans finir dans l’affrontement.
L’histoire comme un éternel naufrage
Notre trajectoire politique ressemble à un disque rayé. Depuis l’indépendance, le démon de la division, souvent entretenu par des courtisans, des clans et des hommes de l’ombre dont l’influence ne prospère que sur les ruines des amitiés politiques, revient hanter chaque génération.
Le scénario est d’une régularité presque mécanique :
* 1962 : Léopold Sédar Senghor contre Mamadou Dia.
* 1998 : Abdou Diouf contre Djibo Leyti Kâ.
* 2004 : Abdoulaye Wade contre Idrissa Seck.
* 2012–2024 : Macky Sall face aux recompositions internes de son pouvoir.
* 2026 : Bassirou Diomaye Faye contre Ousmane Sonko.
À chaque fois, le mécanisme est identique : instiller la suspicion, souffler sur les egos, transformer des divergences normales de gouvernance en guerre de leadership, opposer les entourages, alimenter les rumeurs, puis invoquer “l’intérêt supérieur de la Nation” une fois le divorce consommé.
Comme si, dans notre imaginaire politique, l’autorité ne pouvait s’affirmer qu’en éliminant son double.
Le fantasme dangereux des diviseurs.
Il existe au Sénégal une catégorie d’acteurs politiques qui ne vivent que dans les périodes de crise. Leur influence grandit lorsque la confiance s’effondre. Leur pouvoir commence lorsque la cohésion disparaît.
Ils fantasment les ruptures au sommet.
Ils observent les moindres silences, interprètent chaque nuance, transforment les désaccords techniques en conflits existentiels et poussent subtilement les dirigeants vers l’irréparable.
Puis, lorsque l’édifice vacille, les mêmes viennent parler d’unité nationale.
Mais qui gagne réellement lorsque l’État se fragilise ?
Certainement pas le peuple.
Car derrière chaque crise politique, il y a toujours un pays qui ralentit :
* des investisseurs qui attendent ;
* des administrations qui hésitent ;
* des projets qui s’arrêtent ;
* des partenaires internationaux qui doutent ;
* et une population qui s’épuise.
Le coût exorbitant des fractures politiques
On ne gouverne pas une nation avec des ressentiments, des susceptibilités ou des guerres d’influence.
Derrière chaque rupture précipitée, il existe un coût invisible que les citoyens finissent toujours par payer :
1. L’amnésie administrative
Des mois d’apprentissage institutionnel sont effacés. De nouvelles équipes arrivent et doivent réapprendre les mécanismes de l’État pendant que les urgences, elles, continuent.
2. La paralysie des projets
Les arbitrages sont suspendus, les dossiers ralentissent, les chaînes de décision se figent et l’incertitude s’installe dans l’appareil administratif.
3. La perte de crédibilité internationale
Dans un monde instable, la confiance est devenue une ressource stratégique. Chaque crise interne fragilise la parole de l’État auprès des investisseurs, des bailleurs et des partenaires internationaux.
4. Le découragement populaire
Le peuple finit toujours par payer le prix des querelles de sommet :
* chômage ;
* vie chère ;
* inflation ;
* ralentissement économique ;
* perte de confiance dans les institutions.
Une faute historique face au chaos mondial
Le plus inquiétant est peut-être le timing de cette rupture.
Le Sénégal traverse l’une des périodes les plus délicates de son histoire récente :
* une dette publique lourde qui réduit les marges budgétaires ;
* une inflation mondiale persistante ;
* des guerres internationales qui bouleversent les équilibres économiques ;
* des chaînes d’approvisionnement fragilisées ;
* une crise énergétique mondiale qui impacte les coûts de production et le pouvoir d’achat ;
* et une jeunesse qui attend des résultats rapides sur l’emploi et les conditions de vie.
Dans ce contexte, la stabilité institutionnelle n’est plus un luxe : c’est une nécessité vitale.
Pendant que les grandes puissances verrouillent leurs institutions pour affronter les turbulences géopolitiques, certains veulent replonger le Sénégal dans les guerres de clans, les rivalités de cour et les fractures internes.
C’est une faute historique.
Car dans le monde de 2026, les États faibles deviennent rapidement des États vulnérables.
Et les nations vulnérables subissent toujours les décisions des autres.
Le drame sénégalais : l’incapacité à faire coexister deux légitimités
Le véritable drame de notre culture politique réside peut-être là : notre incapacité chronique à accepter durablement la coexistence de deux figures fortes au sommet.
Comme si nous étions condamnés à un choix binaire : la soumission ou la rupture. Jamais la complémentarité.
Pourtant, le suffrage populaire du 24 mars 2024 portait une promesse nouvelle : celle d’un projet collectif incarné par deux hommes liés par l’épreuve, les sacrifices et une longue histoire politique commune.
Le peuple sénégalais n’avait pas voté pour une guerre de succession anticipée.
Il avait voté pour une rupture dans la stabilité.
Pour une transformation dans la cohésion.
Pour une gouvernance fondée sur la confiance et la solidarité politique.
Sortir enfin de la malédiction
Le véritable enjeu dépasse désormais les noms de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
La vraie question est historique :
Le Sénégal est-il enfin capable de sortir du cycle destructeur des fractures organisées au sommet de l’État ?
Ou allons-nous continuer à répéter le même scénario génération après génération :
des alliances brisées,
des ambitions manipulées,
des ruptures célébrées,
puis un pays qui recommence encore à zéro ?
Car au bout du compte, un pays divisé au sommet devient toujours vulnérable face aux tempêtes du monde.
Et dans le monde brutal qui se dessine, la vulnérabilité d’un État n’est plus simplement une faiblesse.
C’est une condamnation.
Publié par
Birame Ndour
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