Lettre ouverte à Monsieur le Premier Ministre du Sénégal

jeudi 26 mars 2026 • 2880 lectures • 1 commentaires

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Lettre ouverte à Monsieur le Premier Ministre du Sénégal

Plaidoyer pour une lecture lucide des performances nationales de la recherche et pour une refondation de la politique scientifique

Il devient aujourd’hui nécessaire d’alerter l’opinion publique, et plus particulièrement les autorités de l’enseignement supérieur, sur le décalage croissant entre le récit officiel de la performance scientifique du Sénégal et ce que montrent les données bibliométriques disponibles. Les chiffres peuvent donner l’illusion d’une avance nationale acquise. Pourtant, lorsqu’on examine les publications récentes, leur structure, leur visibilité internationale, leur degré d’ouverture et leur inscription dans les grands circuits de diffusion scientifique, le constat apparaît beaucoup plus nuancé, et parfois même préoccupant.


Le premier signal d’alerte provient du corpus Scopus récent, filtré sur la période 2021–2025. Il faut rappeler un point méthodologique important : les fichiers fournis étaient libellés 2021–2026, mais aucune publication 2026 n’y figurait encore au moment de l’analyse. La fenêtre réellement exploitable est donc 2021–2025. Sur cette période, le Sénégal et le Burkina Faso présentent exactement le même volume de publications, soit 26 documents chacun. Autrement dit, sur le segment récent visible dans Scopus, il n’existe plus d’avance sénégalaise nette en volume.




La lecture de ce tableau est sans ambiguïté. Le Sénégal reste devant en citations totales et en citations par document, mais le Burkina Faso le dépasse sur plusieurs indicateurs structurants : h-index récent, accès ouvert, collaboration internationale, intensité collaborative et part d’articles scientifiques. Ces variables ne sont pas secondaires. Elles renvoient précisément aux mécanismes actuels de visibilité internationale de la recherche. Un système scientifique davantage tourné vers l’article, plus ouvert et plus collaboratif a davantage de chances de circuler, d’être lu, cité et consolidé dans les réseaux mondiaux de la science.


Il faut en outre nuancer l’avantage sénégalais en citations. Cet avantage est réel, mais il est fortement concentré. Le document de travail indique qu’un seul article de review publié en 2022 représente 61,6 % de l’ensemble des citations sénégalaises du sous-corpus récent, alors que, côté burkinabè, le papier le plus cité ne représente que 28,3 % des citations totales. Cela signifie que la performance citationnelle du Sénégal repose beaucoup plus sur quelques publications phares, tandis que celle du Burkina Faso apparaît plus diffuse et, à certains égards, plus robuste.



Ce tableau annuel permet de corriger une autre illusion fréquente : la trajectoire récente du Sénégal n’est ni linéaire ni solidement dominante. Le Burkina Faso publie davantage que le Sénégal en 2021, 2022 et 2025, tandis que le Sénégal n’est devant qu’en 2023 et 2024. Quant aux citations, l’année 2022 crée un pic exceptionnel en faveur du Sénégal, lié à une publication très citée. Cela confirme que l’on ne peut pas lire la supériorité sénégalaise récente comme une domination continue et structurelle.


Au-delà de Scopus, il est essentiel de souligner que le constat général reste le même dans un corpus plus large construit à partir de Web of Science, Scopus et OpenAlex. L’étude comparative menée sur la période 2016–2026 montre que les productions du Sénégal et du Burkina Faso apparaissent de manière plus fragmentée dans les grandes bases internationales qu’on ne le suppose souvent, et que le Burkina Faso suit une dynamique de croissance qui réduit progressivement l’écart avec le Sénégal, en particulier dans Scopus et OpenAlex.
Autrement dit, le signal d’alerte n’est pas un artefact propre à une seule base de données. Il se retrouve aussi dans l’analyse croisée des trois infrastructures bibliographiques. 



Ces croisements sont très instructifs. Le Sénégal conserve un avantage sur l’union DOI et sur WoS ∩ OpenAlex, ce qui traduit un volume global encore plus important. Mais le Burkina Faso dépasse le Sénégal sur WoS ∩ Scopus, sur Scopus ∩ OpenAlex et sur l’intersection des trois bases à la fois. Cela signifie que, sur certains segments centraux de visibilité bibliographique, le Burkina Faso est déjà mieux positionné. Le résultat n’est donc pas celui d’un leadership sénégalais uniforme ; c’est celui d’une concurrence régionale devenue beaucoup plus serrée qu’on ne l’admet généralement.


La structure documentaire confirme cette tendance. Dans l’étude croisée, le Burkina Faso présente une part plus élevée d’articles que le Sénégal dans Web of Science comme dans Scopus, tandis que le Sénégal présente une part plus forte de communications de conférence. De même, les régimes d’accès ouvert sont globalement plus favorables au Burkina Faso, avec davantage de Gold OA et de Green OA, et une part plus faible de publications en accès fermé.





L’enseignement à tirer est clair. Le Sénégal bénéficie encore d’un capital historique, d’un appareil universitaire plus ancien et d’une centralité académique mieux établie. Mais les données montrent que cet avantage ne se convertit plus automatiquement en supériorité bibliométrique récente, ni en meilleure visibilité internationale sur les indicateurs les plus exigeants. À l’inverse, le Burkina Faso, malgré des moyens a priori plus contraints, apparaît mieux positionné sur plusieurs variables qui structurent aujourd’hui la circulation scientifique: ouverture, co-publication internationale, format article et meilleure distribution de l’impact.


Cela oblige à revoir notre manière d’évaluer la recherche nationale. Les discours publics fondés sur le seul nombre global de publications, sur l’ancienneté des institutions ou sur des résultats isolés risquent d’entretenir une image flatteuse mais partielle. Une politique scientifique moderne ne peut plus être pilotée par des agrégats historiques seulement ; elle doit s’appuyer sur des indicateurs récents, comparables, transparents et multidimensionnels. Or les preuves issues de Scopus, confirmées par WoS et OpenAlex, montrent que le Sénégal est désormais rattrapé, et sur certains segments déjà dépassé.


Recommandations


Monsieur le Premier ministre,
L’enjeu n’est pas de dénigrer la recherche sénégalaise, mais de la sauver des illusions qui l’affaiblissent. Une nation scientifique ne se renforce pas en répétant qu’elle est en avance ; elle se renforce en acceptant de mesurer lucidement ses résultats, de comparer ses trajectoires et de corriger ses faiblesses. Les corpus analysés montrent que cette lucidité est désormais une nécessité.


Veuillez agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de notre très haute considération.


M.C
Contact : moustaphaciss87@yahoo.com


 

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Publié par

Birame Ndour

editor

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