Tribune: " Payer le créancier étranger sans délai, faire attendre le fournisseur sénégalais jusqu'à la faillite"
vendredi 28 août 2026 • 168 lectures • 0 commentaires
Blog
9 heures
Taille
iGFM - (Dakar) Payer le créancier étranger sans délai, faire attendre le fournisseur sénégalais jusqu'à la faillite : voilà la hiérarchie silencieuse de nos paiements. Six décisions pour y mettre fin sans attendre le FMI. Tribune de Papis Traoré
Il y a un Sénégal dont on parle beaucoup et qu'on écoute peu. Celui qui se lève tôt. Il attrape un car, un bus, ou prend sa voiture pour aller travailler. Il ouvre une boutique. Il conduit un taxi. Il fait tourner une PME, tient un atelier, vend au marché. Il emploie trois personnes, ou dix, parfois des centaines.
Ce Sénégal-là ne demande pas la charité. Il demande que son travail paie. Que son entreprise tienne. Et que l'État respecte ce qu'il a signé.
Aujourd'hui, il étouffe.
Les ménages comptent chaque dépense. Les entreprises encaissent une demande en berne, des charges lourdes, des trésoreries à cran. Et aucune visibilité. Alors on repousse un recrutement. On ajourne un investissement. On retient une commande. J'en vois passer, des dossiers comme ça.
Le vrai baromètre du pouvoir d'achat, c'est une question toute bête : qu'est-ce qu'il reste à la fin du mois ?
Une fois payés le loyer, le transport, l'électricité, la nourriture et l'école, il reste quoi à celui qui travaille ?
Prenez le transport. Seneweb en faisait le récit ce jeudi : ces salariés de la banlieue pour qui aller travailler coûte déjà une partie du salaire. À Keur Massar, à Pikine, à Rufisque, on se lève avant le jour, on enchaîne les correspondances, on subit les embouteillages. Et on paie. 500 francs par-ci, 500 francs par-là : au bout du mois, une part du salaire est partie avant d'être arrivée. La mobilité n'est pas qu'une affaire de bitume : c'est du pouvoir d'achat, et elle décide de qui peut travailler où.
Là non plus, pas besoin d'ouvrir grand les vannes. Le chantier est engagé : sous l'égide du CETUD, les opérateurs Dem Dikk, BRT, TER, AFTU s'accordent sur une billettique interopérable et un titre de transport unique. Accélérons-le, pour qu'un même trajet cesse de se payer deux ou trois fois, et faisons-en un levier de pouvoir d'achat : un tarif réduit aux heures de pointe pour ceux qui vont travailler, financé par un meilleur remplissage aux heures creuses plutôt que par une rallonge budgétaire. Ça ne coûte pas une autoroute. Surtout de la volonté et de la coordination.
Sortons d'une idée qui traîne dans notre débat depuis trop longtemps. Le pouvoir d'achat, ce n'est pas que les prix. Derrière chaque salaire, il y a une entreprise. Quand elle ralentit, quand elle n'embauche plus, quand elle repousse ses investissements, ce sont des familles qui finissent par payer. Pas de pouvoir d'achat durable sans entreprises solides.
Une élite de privilèges ne redressera rien
Le déclin d'un pays ne commence pas quand les comptes se dégradent. Il commence quand les élites cessent de se sentir responsables de son destin. Elles regardent, c'est tout.
Depuis trop longtemps, une partie de notre élite défend ses positions plus qu'elle ne transforme le pays. On guette une nomination. Un marché. Une proximité avec le pouvoir. On se bat pour entrer dans le cercle. Jamais pour l'élargir.
Une élite qui réclame des sacrifices au peuple tout en protégeant ses privilèges perd toute autorité morale.
Et pendant ce temps, la vraie question reste sans réponse. Quel Sénégal voulons-nous dans dix ou vingt ans ? Quelle économie ? Quelle industrie ? Quels emplois pour nos jeunes ? Une élite qui n'a plus de réponse à ça gère le présent. Elle ne prépare rien.
Il faut changer de logiciel. Moins de rente et de commentaires, plus de vision, de compétence et de résultats. La bonne question, ce n'est pas « quelle place je vais occuper ? » C'est « qu'est-ce que je vais construire ? »
Une élite qui ne construit plus rien n'accompagne pas le déclin. Elle l'accélère.
La diaspora ne demande pas des promesses, elle demande du respect. On oublie souvent un pan entier de ce Sénégal-là. Celui qui se lève à l'étranger. Des femmes et des hommes qui travaillent loin des leurs. Chaque mois, ils renvoient une part de leur salaire au pays. Ces transferts, ce n'est pas du superflu. Ça paie une scolarité, une ordonnance, un loyer, un repas. Pour des millions de familles, c'est ce qui fait tenir.
Cette diaspora mérite mieux que des discours. On lui a beaucoup promis. On lui a peu tenu. Courtisée en campagne, oubliée le reste du temps. Elle ne demande pas qu'on la flatte. Elle demande qu'on respecte son effort. Des démarches simples. Une fiscalité qu'on comprend. De vrais projets, où son argent construit quelque chose. Pas des annonces sans lendemain. Une diaspora qui nourrit le pays, ce n'est pas un tiroir-caisse en devises. C'est une actrice de son développement.
Six décisions pour remettre l'économie en mouvement
On ne soigne pas un cancer avec du Doliprane. Il faut un choc. Un choc de pouvoir d'achat et de compétitivité.
Premièrement, l'État doit payer ce qu'il doit.
Il y a dans nos paiements une hiérarchie que personne n'avoue. Le porteur d'obligations à l'étranger est réglé sans délai. Le fournisseur sénégalais, lui, patiente. Le premier a une agence de notation pour défendre ses intérêts, un club de créanciers pour renégocier. Le second n'a personne. Il attend. Il s'endette pour continuer d'attendre. Et il finit par fermer.
C'est là que notre élite devrait être. Le fournisseur national n'a ni agence de notation, ni club de créanciers, ni relais d'influence. Il faudrait au moins que quelqu'un parle pour lui. On n'entend rien.
J'en vois, des entreprises qui détiennent une créance certaine sur l'État et qui, dans le même temps, se font bloquer leurs comptes par avis à tiers détenteur pour des charges fiscales impayées alors que ce qu'elles doivent à l'État est parfois inférieur à ce que l'État leur doit. On étrangle un fournisseur pour une somme plus petite que la créance qu'on ne lui règle pas. Comment veut-on qu'il tienne ?
Aujourd'hui, la loi ne l'impose pas. Le Trésor peut exiger sa créance fiscale sans être tenu de régler d'abord la sienne : il se prévaut de son privilège et de la séparation des caisses publiques. C'est légal. Ça n'en est pas moins injuste. Il faut donc changer la règle, pas la contourner.
Instaurons un principe simple : quand l'État détient une créance certaine sur une entreprise et que cette entreprise détient elle-même une créance certaine, liquide et exigible sur l'État, on compense avant de saisir. On solde d'abord ce qu'on se doit de part et d'autre. Et on ne bloque, le cas échéant, que le solde qui resterait réellement dû. Cela suppose une réforme, une disposition claire dans le Code général des impôts. Mais elle éviterait des situations où l'administration fiscale étrangle un fournisseur pour une somme qu'elle lui doit déjà, en plus grand, par ailleurs.
Réglons les créances publiques incontestées. En commençant par les TPE, les PME et les sous-traitants. Un retard de paiement de l'État, c'est un fournisseur impayé. Un investissement repoussé. Un recrutement annulé. Un salaire menacé.
La dette de l'État envers une entreprise finit toujours par retomber sur la trésorerie d'un ménage.
Deuxièmement, transformons les créances publiques en liquidités.
Quand l'État ne peut pas régler tout de suite une créance certifiée, l'entreprise devrait pouvoir la mobiliser auprès de sa banque. Avoir une créance certaine sur l'État et manquer de trésorerie, c'est quand même absurde.
Troisièmement, donnons de l'air aux entreprises viables.
Des échéanciers fiscaux et sociaux de six à douze mois. Pour les entreprises vraiment en difficulté, et à condition qu'elles gardent leurs salariés. De quoi éviter qu'un mauvais passage ne tourne à la faillite. Reporter une recette, ce n'est pas y renoncer. C'est parfois protéger le contribuable qui la paiera demain.
Quatrièmement, travailler doit payer davantage.
Pendant un temps limité, l'État pourrait alléger la fiscalité sur les premières tranches des revenus du travail. Et certaines charges des entreprises qui gardent leurs effectifs. L'idée est simple : remettre du revenu dans la poche de celui qui travaille, sans créer une dépense publique qui reste.
Cinquièmement, investir doit redevenir un avantage.
Les investissements nouveaux, production, numérique, formation, création d'emplois pourraient avoir droit, pour un temps, à des incitations fiscales ciblées. Vous investissez au Sénégal. Vous créez de la valeur et des emplois. L'État est à vos côtés.
Sixièmement, faisons de la TVA un outil de pouvoir d'achat. Faire de la fiscalité un levier, pas un dogme
L'Assemblée nationale ouvre le débat sur les exonérations, remises et abandons de créances fiscales accordés depuis 2014. Une distinction s'impose. Une exonération, ce n'est pas forcément un cadeau fiscal. Tout dépend de sa justification, de sa transparence, de son efficacité. Une exonération sans contrepartie mesurable, oui, il faut la questionner. Mais une fiscalité allégée qui fait baisser le prix des produits de première nécessité, qui préserve des emplois, qui soulage une trésorerie ou déclenche de nouveaux investissements, ça, c'est un vrai outil.
Le Sénégal ne doit pas seulement savoir quelles recettes il a abandonnées hier. Il doit décider quelles recettes il peut différer ou réduire intelligemment aujourd'hui, pour créer plus de richesse demain.
C'est dans cet esprit qu'il faut regarder une baisse ciblée et temporaire de la TVA. Avec un garde-fou : qu'elle se retrouve bien dans les prix payés par les ménages.
Pourquoi ne pas essayer, sur six à douze mois, une TVA fortement réduite sur un panier très restreint de biens et services essentiels aujourd'hui taxés au taux normal ?
Une règle facile à retenir : l'État baisse la TVA, l'entreprise baisse le prix.
La baisse d'impôt doit se retrouver sur le ticket de caisse. Sinon elle n'a servi à rien.
Ce ne serait pas un chèque en blanc. Limité dans le temps. Plafonné. Concentré sur quelques dépenses essentielles. On connaît le coût d'avance, on mesure l'effet. Si la baisse ne se voit pas dans les prix, on arrête.
Il ne s'agit pas de baisser la TVA partout. Trop cher, et inefficace. Il s'agit de mettre l'effort là où il change vraiment quelque chose pour le pouvoir d'achat.
Et tant qu'on parle de TVA, allons au bout. Remboursons aussi, plus vite, les crédits de TVA incontestés aux entreprises.
La même réforme joue des deux côtés. Moins de pression sur certains prix pour les ménages. Plus de trésorerie pour les entreprises.
Ne pas attendre le FMI
À ce jour, le Sénégal n'a pas de nouvel accord avec le FMI. Cette incertitude n'excuse pas l'inaction.
Les contraintes budgétaires interdisent la fuite en avant. Elles obligent surtout à choisir : la trésorerie, l'emploi, l'investissement, le pouvoir d'achat.
Payer une créance incontestable, ce n'est pas une subvention. Donner quelques mois d'air à une entreprise viable, ce n'est pas renoncer à l'impôt. Essayer une baisse fiscale ciblée, ce n'est pas lâcher la discipline budgétaire quand le coût est connu, plafonné, évalué.
Redresser les finances publiques et redresser l'économie productive, ce n'est pas contradictoire. Une entreprise qui disparaît ne paiera plus d'impôts. Un salarié licencié consommera moins. Un investissement annulé ne créera ni emploi ni recette demain.
Il ne s'agit pas de dépenser plus. Il s'agit d'utiliser autrement les marges qu'on a. Et de faire circuler l'argent plus vite dans l'économie réelle.
Un accord avec le FMI renforcerait la confiance et donnerait un cap. Mais le Sénégal ne doit pas mettre sa politique en suspens en l'attendant. Le FMI peut accompagner notre redressement. Il ne le fera pas à notre place.
Le Sénégal qui se lève tôt
Le Sénégal doit remettre ses finances publiques en ordre. Là-dessus, personne de sérieux ne discute. Mais la rigueur budgétaire, à elle seule, ne fait pas une politique économique.
Il faut payer ce qui est dû. Débloquer la trésorerie. Redonner de la visibilité aux entreprises. Protéger le travail. Agir sur le pouvoir d'achat. Relancer l'investissement.
Et surtout, choisir quel Sénégal on défend. Celui des privilèges, des rentes et des places acquises ? Ou celui de ceux qui travaillent, entreprennent, embauchent, prennent des risques, nourrissent leur famille et bâtissent quelque chose ?
Pour moi, c'est réglé.
C'est ce Sénégal-là qui est la vraie souveraineté. Une souveraineté qui ne se crie pas dans les discours. Elle se construit dans les entreprises, les ateliers, les commerces, les champs. Dans le travail de tous les jours de millions de Sénégalais.
Le Sénégal qui se lève tôt ne demande ni privilège, ni rente, ni faveur. Il demande juste qu'on le laisse travailler. Et il ne peut plus attendre.
Papis Traoré
Spécialiste en fiscalité, finance d'entreprise, financement et fusions-acquisitions.
Publié par
Harouna Fall
editor

![]()
iRevue du 29 août
Il est 05:30 •
°C
Nous avons sélectionné les meilleurs articles de la journée.
Une revue sera automatiquement générée avec les meilleurs articles du moment sur les différents supports iGFM, Record et L'Obs.
Tribune: " Payer le créancier étranger sans délai, faire attendre le fournisseur sénégalais jusqu'à la faillite"
169 lectures • 0 commentaires
Blog 9 heures
Gamou Tivaouane : 254 interventions, 04 corps sans vie (Bilan)
290 lectures • 0 commentaires
Blog 21 heures
Contribution- Quand les revers juridiques deviennent-ils un argument politique ?
583 lectures • 0 commentaires
Blog 3 jours
PORTRAIT- Serigne Babacar Sy : Le premier Khalife, l'éternel guide de Tivaouane
865 lectures • 0 commentaires
Blog 4 jours
PORTRAIT-El Hadji Malick Sy : Le Maître de Tivaouane et l'architecte de la Tidjaniyya
941 lectures • 2 commentaires
Blog 4 jours
Affaire Sweet Beauté : À quelle Ndèye Khady Ndiaye faire confiance ?
600 lectures • 0 commentaires
Blog 5 jours

La lecture continue...
PORTRAIT- Serigne Babacar Sy : Le premier Khalife, l'éternel guide de Tivaouane
865 lectures • 0 commentaires
Blog 4 jours
PORTRAIT-El Hadji Malick Sy : Le Maître de Tivaouane et l'architecte de la Tidjaniyya
941 lectures • 2 commentaires
Blog 4 jours
Affaire Sweet Beauté : À quelle Ndèye Khady Ndiaye faire confiance ?
600 lectures • 0 commentaires
Blog 5 jours

Soyez le premier à commenter