L’Éducation au Sénégal : Autopsie d’un Suicide Collectif et l’Urgence d’une Trahison Créatrice (Par Moussa Niang)

vendredi 13 février 2026 • 926 lectures • 0 commentaires

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L’Éducation au Sénégal : Autopsie d’un Suicide Collectif et l’Urgence d’une Trahison Créatrice (Par Moussa Niang)

Les régimes passent, les hommes se succèdent, mais le tragique scénario reste immuable : chaque pouvoir se heurte au réel, laissant derrière lui le souvenir de citoyens innocents sacrifiés.

Dans l'opposition, chaque politicien s’érige en sauveur, prétendant détenir la clé des maux de l'éducation. Pourtant, une fois aux affaires, la réalité les rattrape. Leurs détracteurs s'empressent alors de dénoncer leur incompétence sur les plateaux TV, alimentant un cycle de méchanceté stérile qui ne résout rien.
Il est impératif de comprendre que la crise scolaire n'est pas conjoncturelle : elle est structurelle.


Un Système de Production d'Illusions
Ayons l'audace de la lucidité. L'éducation au Sénégal est devenue une machine à fabriquer du désenchantement. Malgré l'injection massive de 25 % du budget national, le bilan est accablant :
* Des universités en crise perpétuelle et un chômage endémique des diplômés.
* Un sacrifice de la base : en privilégiant le confort précaire des adultes à l'université, l'État délaisse l'avenir des 3 à 18 ans.
* Une injustice géographique : aujourd'hui, la qualité de la prise en charge d'un enfant dépend plus de son lieu de naissance que de ses droits fondamentaux.
Le constat est amer : si les enfants de moins de 10 ans avaient une voix, ils seraient en grève permanente.  En privilégiant le sommet de la pyramide au détriment de ses fondations, le Sénégal s’apprête à dévorer son propre avenir.
L’immobilisme du gouvernement face à la refonte du système éducatif découle de l’absence de poids politique des plus jeunes.  Dans un calcul purement stratégique, le pouvoir choisit de satisfaire les revendications estudiantines pour maintenir la stabilité de la capitale, au détriment du développement scolaire des régions périphériques.  Cette vision court-termiste sacrifie l’équité territoriale et l’avenir de la nation sur l’autel d’une paix sociale immédiate. 


I. La Pyramide de l'Absurde
Le modèle éducatif sénégalais ressemble à une pyramide inversée : l'État finance à grands frais le sommet d'une montagne dépourvue de base solide. Aujourd'hui, les dépenses allouées à un seul étudiant, principalement absorbées par le social (logement, restauration subventionnée et bourses), suffiraient à financer la scolarité pédagogique de plus de 40 élèves du primaire.
Cette priorité donnée au "social universitaire" au détriment de l'apprentissage fondamental génère un déséquilibre profond :


A. Le sacrifice de la base (3-18 ans)
Le manque de moyens dans l’enseignement primaire et secondaire entraîne des conditions précaires pour les élèves, notamment des classes surchargées et un manque de manuels scolaires.  Cela contribue à la démotivation des enseignants et à l’accumulation de lacunes structurelles dès le plus jeune âge.


B. L'université comme "garderie sociale"
L’enseignement supérieur, faute d’une préparation adéquate, accueille des bacheliers fragiles.  Les amphithéâtres se transforment alors en garderies d’adultes, où le redoublement massif devient la norme en raison d’un niveau académique insuffisant.


C. La bourse, moteur de la contestation
Dans ce contexte, la grève n'est plus un outil de revendication académique, mais un exutoire de survie. La bourse a cessé d'être un levier d'excellence pour devenir un revenu de substitution. Les étudiants manifestent pour leur subsistance immédiate, reflet d'un système qui a échoué à leur offrir des perspectives d'emploi ou une insertion professionnelle avant l'âge adulte.


En privilégiant l'assistanat des adultes plutôt que la formation des enfants, le Sénégal entretient un cycle de précarité qui freine son développement intellectuel et économique.


II. Le Secret de l'Émergence : Le Cercle Vertueux de la Compétence
Le succès des nations qui ont brisé le cycle du sous-développement ne repose pas sur une croissance artificielle par le haut, mais sur une progression organique et pragmatique. Elles ont compris une vérité fondamentale : l'université ne doit pas être une fabrique de chômeurs, mais le sommet d'une pyramide dont la base est industrielle.
Avant de viser les hauts diplômes, ces nations ont d’abord établi une base technique solide, créant ainsi une force de frappe opérationnelle:


. Le Vietnam (L'excellence technique) : En sanctuarisant le budget du primaire et du secondaire, le pays a créé une nation de techniciens si qualifiés que les géants mondiaux s'y installent massivement.


. La Corée du Sud (Le pragmatisme) : Dans les années 60, l'effort a été mis sur les Lycées de Métiers. L'université n'est devenue une priorité qu'une fois les usines en place et fonctionnelles.


. L'Estonie (L'autonomie) : L'apprentissage du code et de la gestion dès 7 ans permet aux jeunes de créer des entreprises avant même d'intégrer l'enseignement supérieur.


Le moteur du développement durable réside dans la collaboration entre l’université et l’industrie.  Ce partenariat permet à l’industrie de devenir un acteur clé du financement de la recherche et de l’innovation, contribuant ainsi à la transition vers un avenir plus durable.
Le principe est simple : C’est la richesse générée par l’industrie qui doit financer le développement des universités de pointe. En retour, ces universités forment les cadres de haut niveau dont cette même industrie a besoin pour innover et monter en gamme.


La trajectoire inversée
Contrairement aux pays qui multiplient les diplômés en sciences sociales sans tissu industriel pour les accueillir, ce modèle propose une hiérarchie logique :
. Former des techniciens pour faire tourner les usines.
. Générer des profits industriels grâce à cette production.
.Réinvestir ces profits dans les universités pour former des ingénieurs et des gestionnaires.
. Monter en gamme technologique grâce à ces nouveaux cadres.
Ce modèle révolutionne l’éducation en la transformant d’un simple poste budgétaire en un investissement productif.


III. Le Plan de Rupture : Trois Piliers Stratégiques


A. Priorité au Socle Fondamental (Réallocation Stratégique)
Pour garantir la rétention scolaire et moderniser les infrastructures rurales, une restructuration budgétaire est nécessaire. Cela passe par une réduction de 30 % des dépenses liées aux œuvres sociales universitaires (hors frais pédagogiques), afin de rediriger ces fonds vers la généralisation des cantines scolaires et la mise à niveau technique des collèges ruraux.


B. Le Lycée de la Souveraineté : Vers l'Excellence Technique
L’objectif est de rompre avec l’approche généraliste pour répondre aux besoins économiques concrets:
. Pivot professionnel :  Conversion de 50 % des lycées généraux en lycées professionnels.
. Réforme du Baccalauréat :  Le diplôme doit devenir une certification de compétence immédiate dans les secteurs stratégiques (Énergie, Numérique, Agro-industrie), et non plus une simple passerelle vers l’université.


C. Refonte des Aides : Du Social au Mérite
Le modèle de la “bourse-rente” doit céder la place à une approche plus exigeante et ciblée, privilégiant le mérite et la justice sociale.  L’excellence académique devient le critère principal d’attribution des bourses, tandis qu’un filet de sécurité strict, réservé exclusivement aux étudiants les plus précaires, est maintenu pour garantir l’équité des chances.


IV. Les Solutions Transitoires : Éviter le Chaos Social


Avant de supprimer les vivres, il est essentiel de proposer une alternative. La transition s’étalera sur 3 à 5 ans, selon les étapes suivantes :


A. Le "Grand-père" (Grandfathering Clause)
Les étudiants déjà inscrits ne seront pas impactés par ces réformes.  Leurs acquis seront préservés, tandis que les nouvelles règles, fondées sur le mérite et les revenus, s’appliqueront aux cohortes futures.  Bien que difficile, une transition générationnelle est nécessaire.


B. Le Chèque-Formation au Secondaire
Pour compenser la baisse des bourses universitaires, l’État mettra en place un “Pass Compétence” pour les élèves de 15 à 18 ans.  Ce chèque permettra aux lycéens de suivre des formations certifiantes, privées ou publiques, dans des domaines variés tels que l’informatique, la mécanique ou la gestion, en complément de leur scolarité.


C. Le Prêt Étudiant Garanti par l'État (PEGE)
Il est nécessaire de remplacer progressivement la bourse “donnée” par un prêt à taux zéro, dont le remboursement interviendra uniquement après l’obtention d’un emploi. Cela responsabilisera l’étudiant et transformera la dépense publique en un fonds rotatif auto-entretenu.


D. La Décentralisation des Œuvres Sociales
Il faut confier la gestion de la restauration et du logement à des partenariats public-privé (PPP) sous contrat de performance, afin de libérer le Ministère de l’Éducation des contraintes logistiques et de lui permettre de se consacrer pleinement à sa mission première : l’enseignement.


Conclusion : Pour un "Homicide" Budgétaire Salvateur
Pour le bien de notre nation, il est temps de prendre des mesures audacieuses, même si elles s’apparentent à un suicide politique, en redirigeant les ressources universitaires vers l’éducation de la jeunesse.
La révolution ne viendra pas d'une énième concertation, mais d'une rupture brutale. L'État doit oser dire : "L'université ne sera plus une maison de retraite pour les jeunes sans avenir." 
Il doit réduire les œuvres universitaires de 50 %, supprimer les bourses pour les filières sans débouchés et réinjecter chaque milliard dans les cantines scolaires, les lycées techniques et l'équipement numérique des écoles primaires.
Soit nous continuons à élever des adultes assistés qui finiront par renverser l'État par frustration, soit nous formons des enfants capables de construire l'État par leur talent. Le Sénégal n'a pas besoin de plus de diplômés en quête de bureaux climatisés ; il a besoin d'une armée de jeunes de 18 ans qui savent transformer la terre, coder des logiciels et réparer des machines.
Il est temps de choisir : le confort des boursiers d'aujourd'hui ou la dignité des citoyens de demain. Tout le reste n'est que littérature budgétaire. 


(Par Moussa Niang)

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Publié par

Birame Ndour

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