Rencontre avec les médias : "Monsieur le Pm, ces enfants qui n'ont pas pu aller à l'école attendent aussi quelque chose de vous"

vendredi 16 octobre 2026 • 406 lectures • 2 commentaires

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Rencontre avec les médias :

iGFM - (Dakar) Lettre ouverte à Monsieur le Premier ministre Par Adama SOW, journaliste, communicant et citoyen Monsieur le Premier ministre, Ce vendredi 16 octobre, vous recevrez les représentants des organisations professionnelles de la presse sénégalaise. Ils viendront vous parler de la crise des médias, de leurs difficultés économiques, de leurs dettes, de la fiscalité, du Fonds d'appui à la presse, des conventions publicitaires et de l'avenir d'un secteur aujourd'hui au bord de l'effondrement. Ils aur


Mais permettez-moi, Monsieur le Premier ministre, de vous demander, avant que ne commencent les discussions techniques, avant les exposés des organisations patronales, avant les chiffres et les propositions de sortie de crise, de penser à ceux qui ne seront pas autour de votre table.
Pensez à ces enfants qui, cette année, ont regardé leurs camarades reprendre le chemin de l'école sans pouvoir les accompagner. Non parce qu'ils étaient malades. Non parce qu'ils avaient échoué. Non parce que leurs parents ne croyaient pas à l'éducation.



Mais simplement parce que leurs pères et leurs mères, journalistes, techniciens, cameramen, monteurs, animateurs, secrétaires, chauffeurs ou agents administratifs dans des entreprises de presse, n'avaient plus les moyens de payer leur scolarité, leurs fournitures, leurs uniformes ou leur transport.



Des parents qui travaillent pourtant. Des parents qui se lèvent chaque matin pour accomplir leur devoir professionnel. Des parents qui continuent, parfois depuis plusieurs mois, à servir leurs entreprises sans recevoir leur salaire.



Quelle terrible injustice que celle d'un homme qui travaille et qui ne peut plus nourrir sa famille ! Quelle douleur plus profonde, pour un père ou une mère, que de devoir expliquer à son enfant qu'il ne pourra pas aller à l'école parce que son salaire n'est pas arrivé !**



Monsieur le Premier ministre,



Je voudrais que vous imaginiez un instant cette scène. Un matin de rentrée scolaire, dans une maison de la banlieue dakaroise ou d'une ville de l'intérieur du pays, un enfant se réveille plus tôt que d'habitude. Il a préparé son ancien cartable. Il espère retrouver ses camarades, son maître, sa classe. Il demande à son père si tout est prêt.



Le père détourne le regard. Il promet que ce sera pour la semaine prochaine. Peut-être lundi. Peut-être lorsque le salaire arrivera. Mais le salaire n'arrive pas.



Les jours passent. Les autres enfants avancent dans leurs leçons. Le sien reste à la maison. Et chaque matin devient une nouvelle blessure.



Cette scène, que j'évoque ici pour donner un visage à une souffrance bien réelle, résume mieux que tous les tableaux financiers le drame humain qui se joue aujourd'hui dans une partie de la presse privée sénégalaise. Car il ne s'agit plus seulement d'entreprises en difficulté.



Il s'agit de familles qui s'effondrent en silence. Il s'agit de dignités blessées. Il s'agit d'enfances auxquelles on fait payer une crise dont elles ne portent aucune responsabilité. Il y a des journalistes qui ont passé vingt ou trente ans à raconter les souffrances des autres et qui, aujourd'hui, n'osent plus raconter les leurs.



Des hommes et des femmes qui ont couvert les inondations, les crises sociales, les campagnes électorales, les catastrophes, les épidémies, les drames de nos compatriotes. Ils ont donné la parole aux sans-voix, dénoncé des injustices, accompagné les grandes heures de notre vie démocratique.
Aujourd'hui, certains d'entre eux ne savent plus comment payer leur loyer. D'autres repoussent une consultation médicale, renoncent à acheter des médicaments ou s'endettent pour assurer le repas familial.



Certains ont épuisé leurs économies. D'autres ont épuisé leur crédit auprès de leurs proches. Et beaucoup ont fini par épuiser jusqu'à leur capacité de demander de l'aide. Car la pauvreté est douloureuse. Mais la pauvreté de celui qui travaille, qui possède un métier, une expérience, une qualification et qui ne reçoit plus la rémunération de son travail porte une humiliation particulière.
C'est une précarité qui ne détruit pas seulement le pouvoir d'achat. Elle attaque l'estime de soi. Elle fragilise les couples, bouleverse les familles et installe dans les maisons une angoisse que les enfants finissent toujours par ressentir.



Monsieur le Premier ministre,



En juin dernier, dans une lettre ouverte adressée au ministre de la Communication, Bacary Sarr, j'alertais déjà sur la dégradation dramatique de notre paysage médiatique. J'évoquais les entreprises asphyxiées, les salaires impayés, les licenciements, la disparition progressive de compétences précieuses et cette fracture grandissante entre l'État et une partie de la presse privée.



Quatre mois plus tard, la question n'est plus seulement de savoir comment sauver les entreprises de presse. Elle est devenue beaucoup plus urgente, beaucoup plus humaine :
Combien de temps encore allons-nous demander à des travailleurs de vivre sans salaire ? Combien de familles devront basculer dans la détresse avant que cette crise soit reconnue pour ce qu'elle est aussi : une urgence sociale ? Nous ne pouvons pas nous habituer à cette situation.



Nous ne pouvons pas considérer comme normal qu'un journaliste présente le journal de vingt heures en ayant passé la journée à chercher de quoi nourrir ses enfants. Nous ne pouvons pas accepter qu'un technicien assure la diffusion d'une émission pendant que sa famille attend, à la maison, un argent qui ne viendra peut-être pas.



Nous ne pouvons pas nous résigner à voir des professionnels expérimentés quitter leur métier, non par désamour du journalisme, mais parce qu'ils n'ont plus les moyens de continuer à l'exercer. Et nous ne pouvons surtout pas admettre que des enfants soient privés d'école parce que leurs parents, pourtant employés, sont privés de salaire.



Une société peut traverser des difficultés économiques. Mais elle ne devrait jamais s'habituer à la souffrance de ceux qui travaillent.



Monsieur le Premier ministre,



Je sais que l'État n'a pas vocation à payer les salaires des entreprises privées. Je sais aussi que toutes les difficultés de la presse ne sont pas imputables aux pouvoirs publics. Il existe, dans notre secteur, des faiblesses structurelles anciennes, des modèles économiques dépassés, des insuffisances de gestion et parfois des pratiques patronales qui méritent d'être questionnées avec la plus grande fermeté.



Les employeurs ont des responsabilités. Ils doivent les assumer. La presse doit se réformer, se professionnaliser, moderniser ses entreprises, renforcer sa transparence et respecter ses obligations sociales et fiscales. Personne ne devrait réclamer l'impunité au nom de la liberté de la presse.
Mais il existe une différence fondamentale entre exiger la mise en conformité d'un secteur et le laisser s'effondrer avant de prétendre le reconstruire.



On ne redresse pas une entreprise en abandonnant ses travailleurs. On ne réforme pas un secteur en laissant mourir ses compétences. Et on ne consolide pas une démocratie en fragilisant durablement ceux qui ont pour mission d'informer les citoyens.



L'État a une responsabilité particulière dans la préservation d'un environnement économique, juridique et institutionnel permettant à une presse libre, pluraliste et responsable d'exister. Cette responsabilité n'est pas une faveur accordée aux patrons de presse. Elle relève de l'intérêt général.
Car lorsque des rédactions ferment, ce sont des emplois qui disparaissent, mais aussi des espaces de débat, de contradiction et de vigilance citoyenne. Lorsqu'un journaliste est réduit à l'angoisse permanente de sa survie matérielle, c'est son indépendance professionnelle qui devient plus difficile à préserver.



Et lorsqu'un pays laisse se déliter son tissu médiatique, il ouvre davantage d'espace aux rumeurs, aux manipulations, aux propagandes et à la désinformation.



Monsieur le Premier ministre,



Votre rencontre de ce vendredi ne doit donc pas être une réunion de plus. Elle doit marquer un tournant. Il ne suffira pas d'écouter les doléances, de rappeler les exigences de la réglementation ou d'annoncer la poursuite des concertations. Il faut des décisions. Des décisions urgentes pour les travailleurs. Des décisions courageuses pour les entreprises. Des décisions structurelles pour l'avenir du journalisme sénégalais.



Il faut examiner les mécanismes permettant d'apurer les créances publiques effectivement dues aux entreprises de presse, de desserrer les contraintes fiscales et sociales dans un cadre transparent, de rendre les dispositifs d'appui plus efficaces et de soutenir la transformation économique et numérique des médias. Mais surtout, il faut que la situation des salariés devienne une priorité immédiate.



Pourquoi ne pas envisager, avec les organisations patronales, les syndicats et les administrations compétentes, un dispositif exceptionnel et strictement encadré de traitement des arriérés de salaires, fondé sur un diagnostic vérifié et des engagements contraignants des employeurs ?
Pourquoi ne pas faire de la protection des travailleurs, du règlement des salaires et de la préservation des emplois des conditions centrales de tout accompagnement public ?



Pourquoi ne pas engager, dès maintenant, un travail spécifique sur les familles les plus durement frappées, notamment celles dont les enfants ont vu leur scolarité compromise ?



Car il y a urgence. L'année scolaire n'attendra pas la fin des négociations. La faim n'attendra pas les conclusions d'une commission. Les loyers n'attendront pas les arbitrages budgétaires. Et la dignité des travailleurs ne peut pas être renvoyée à un calendrier administratif.



Monsieur le Premier ministre,



Je voudrais terminer cette lettre par une pensée qui, je l'espère, accompagnera votre rencontre.
Dans quelques années, les enfants qui n'ont pas pu reprendre l'école cette année ne se souviendront ni des montants du Fonds d'appui à la presse, ni des dispositions fiscales débattues, ni des désaccords entre les pouvoirs publics et les organisations professionnelles.



Ils se souviendront peut-être d'autre chose. Du silence de leur père au matin de la rentrée.
Des yeux humides de leur mère devant une liste de fournitures scolaires qu'elle ne pouvait pas acheter. De cette promesse répétée, semaine après semaine : « Tu retourneras bientôt à l'école. »
Ils se souviendront de cette première expérience de l'injustice, lorsqu'ils auront compris qu'ils étaient restés à la maison non parce que leurs parents refusaient de travailler, mais précisément parce que leur travail n'était plus rémunéré.



Et il serait terrible que ces enfants grandissent avec le sentiment que leur pays a regardé leur détresse sans rien faire. Je ne vous écris pas pour demander une faveur à la presse.



Je vous écris pour rappeler qu'au-delà des divergences politiques, des querelles professionnelles et des difficultés économiques, il existe une exigence supérieure : celle de ne pas laisser des femmes, des hommes et leurs enfants sombrer dans l'indifférence.



La presse sénégalaise a besoin de réformes. Elle a besoin d'assainissement. Elle a besoin d'un nouveau modèle économique. Mais ses travailleurs ont d'abord besoin de retrouver leur salaire, leur dignité et la possibilité de regarder leurs enfants dans les yeux sans avoir à leur demander, une fois encore, de patienter.



Monsieur le Premier ministre,



Vendredi, lorsque vous serez assis face aux représentants des médias, souvenez-vous qu'il y aura, symboliquement, d'autres personnes autour de cette table. Des journalistes qui n'ont pas été payés.
Des mères qui ne savent plus comment tenir leur maison. Des pères qui cachent leur détresse derrière le silence. Et des enfants qui attendent toujours de retourner à l'école.



Ils ne prendront pas la parole. Mais c'est peut-être leur silence que vous devriez entendre le plus.
Car au fond, Monsieur le Premier ministre, la véritable urgence n'est pas seulement de sauver la presse sénégalaise. C'est aussi de sauver de la détresse celles et ceux qui la font vivre.
Et de faire en sorte qu'aucun enfant ne soit privé de son avenir parce que son père ou sa mère a choisi le métier d'informer.
Avec mes respectueuses salutations.
Adama SOW
Journaliste, communicant et citoyen

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Publié par

Harouna Fall

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