Stop à l'esclavage moderne : Ces femmes invisibles que personne ne protège  

jeudi 26 mars 2026 • 83 lectures • 0 commentaires

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 Stop à l\'esclavage moderne : Ces femmes invisibles que personne ne protège  

iGFM - (Dakar) Elles sourient sur les réseaux. Elles inspirent. Elles “empowèrent”. Elles vendent du rêve à des milliers d’abonnés qui, chaque matin, font défiler leur vie parfaite comme on tournerait les pages d’un magazine.

Mais derrière certaines de ces vitrines, quelqu’un fait le ménage.


Quelqu’un cuisine. Quelqu’un se lève à l’aube pour habiller un enfant, le nourrir, puis recommencer. Quelqu’un dort peu, mange ce qu’il reste, ne sort jamais. Quelqu’un qui n’a pas de contrat, pas de papiers, pas de voix.


Ce quelqu’un a un nom. Elle s’appelle Sandrine Yapi. Elle avait 34 ans quand elle a quitté la Côte d’Ivoire pour venir travailler à Marrakech. Ce qu’elle a vécu pendant deux ans mérite d’être dit haut et fort.


Colline Euchin, propriétaire du riad Maison Nalos à Marrakech (@maisonnalos)
Le nom mérite d’être posé clairement, dès le début.


Nous précisons d’emblée que les faits rapportés ici concernent exclusivement la sphère privée de Colline Euchin, et non l’activité commerciale de son établissement. Mais ce qui se passe dans la sphère privée d’une personne, quand cela relève de l’exploitation d’une autre, ne peut rester dans l’ombre sous prétexte d’une frontière commode entre vie privée et vie professionnelle.


Le témoignage de Sandrine est circonstancié, précis, daté. Et il n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un ensemble de témoignages recueillis à l’encontre de Colline Euchin, qui dessinent un schéma cohérent et préoccupant.


De nounou à esclave domestique : ce que dit la loi


Sandrine est recrutée en avril 2023 pour s’occuper de Solan, le fils de Colline Euchin. Très vite, le cadre initial explose. Elle devient à la fois nounou, femme de ménage, cuisinière et blanchisseuse. Sept jours sur sept. De seize à vingt heures par jour. Sans repos. Sans contrat. Malgré des promesses répétées restées lettre morte pendant deux années entières.


Ce que décrit Sandrine n’est pas seulement moralement inacceptable. C’est illégal.


Au Maroc, la loi n°19-12 en vigueur depuis octobre 2018 est claire : tout employeur est tenu de conclure un contrat de travail écrit, légalisé, remis en trois exemplaires, dont une copie déposée à l’inspection du travail. L’absence de contrat expose l’employeur à une amende de 3 000 à 5 000 dirhams. S’il s’avère qu’il a contraint une personne à travailler, l’amende monte à 25 000 à 30 000 dirhams, avec en cas de récidive une peine d’emprisonnement d’un à trois mois. La même loi plafonne la durée de travail à 48 heures par semaine et garantit un jour de repos hebdomadaire.


Seize à vingt heures de travail quotidien, sept jours sur sept, sans repos ni rémunération finale : chaque élément du témoignage de Sandrine correspond à une infraction caractérisée au regard du droit marocain.


Les menaces comme outil de contrôle : une circonstance aggravante


Quand Sandrine commence à voir trop de choses, à en savoir trop, le ton change radicalement. Colline Euchin lui signifie clairement les conséquences si elle parle : une plainte de police, la prison. “Tu n’as pas de papiers”, lui dit-on. Sous-entendu : tu n’existes pas. Tu ne peux rien.


La mère de Colline Euchin, Madame Florence, va plus loin encore. Elle demande explicitement à Sandrine de ne rien répéter à quiconque de ce qu’elle voit et entend dans cette maison.


La peur, dans ces conditions, n’est pas une émotion. C’est une stratégie.


Juridiquement, ces menaces ne sont pas anodines. Elles constituent une circonstance aggravante déterminante dans la qualification des faits. Le Maroc a adopté la loi n°27-14 du 25 août 2016 relative à la lutte contre la traite des êtres humains, qui incrimine explicitement l’exploitation par le travail, infraction passible d’une peine de 5 ans d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à la réclusion à perpétuité, aux termes des articles 448-1 et suivants du code pénal marocain.


Les sanctions prévues incluent des peines d’emprisonnement de 5 à 30 ans et des amendes de 10 000 à 6 millions de dirhams.


Le recours à la menace pour maintenir une personne vulnérable dans une situation de dépendance et de silence est précisément l’un des éléments constitutifs de cette infraction.


Abandonnée, sans salaire, sans toit


Au dernier mois, Sandrine n’est pas payée. Elle contacte la famille de Colline Euchin. Silence total. Elle se retrouve sans argent, sans logement, dans un pays étranger.


Elle se retrouve à la rue. Pas au sens figuré. À la rue.


Là encore, la loi est explicite. Les articles 362 à 365 du Code du travail marocain encadrent la périodicité et les modalités de paiement des salaires. L’article 370 oblige l’employeur à délivrer un bulletin de paie détaillé, document essentiel pour attester du règlement des salaires. Ne pas payer un salarié n’est pas une négligence. C’est une infraction caractérisée.


Un témoignage parmi d’autres


Ce que nous publions aujourd’hui n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans un ensemble de témoignages recueillis à l’encontre de Colline Euchin, propriétaire du riad Maison Nalos (@maisonnalos), qui dessinent un schéma cohérent : des personnes vulnérables maintenues dans la dépendance, réduites au silence par la menace, puis abandonnées sans recours.


Le témoignage de Sandrine est le premier que nous rendons public. Il ne sera pas le dernier.


Un schéma qui rappelle d’autres affaires


Le cas de Colline Euchin n’est pas sans rappeler une autre affaire qui a fait la une des médias français en septembre 2025.


Sonia Tlev, influenceuse fitness suivie par près de deux millions d’abonnés sur Instagram et créatrice du célèbre « Top Body Challenge », a été visée par une plainte pour traite des êtres humains déposée par une ancienne domestique philippine de 45 ans. Les faits rapportés par Libération sont troublants de similarité avec ce que vit Sandrine : travail sept jours sur sept, de 6h à 23h, entre Dubaï et Paris, sans papiers, sans liberté de mouvement.


La même mécanique de contrôle par la peur : « Lorsque j’ai demandé un jour de congé, elle m’a dit que mon visa était expiré, que j’étais sans papiers et que si je sortais, la police allait m’arrêter. » Une deuxième ancienne employée a confirmé ces faits auprès du quotidien.


Sonia Tlev nie les accusations. L’affaire est en cours d’instruction. Mais la ressemblance entre les deux situations est saisissante : une femme visible, célèbre, inspirée ; une employée étrangère, vulnérable, sans recours ; des menaces liées aux papiers ; une exploitation caractérisée. Ce n’est pas une coïncidence. C’est un modèle.


Ce n’est pas un fait divers. C’est un système.


Il existe un marché de femmes invisibles, maintenues dans la dépendance par la précarité administrative, l’isolement géographique et la peur des autorités. Ce marché prospère parce que personne ne le regarde, et parce que ceux qui exploitent savent très bien choisir leurs victimes : étrangères, sans papiers, sans réseau, sans recours apparent.


En droit français comme en droit international, la traite des êtres humains est définie comme le fait de recruter, transporter, héberger une personne en vue de son exploitation, notamment par le travail ou des conditions d’hébergement contraires à sa dignité. La peine principale est de sept ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende, aggravée selon les circonstances.


Les faits décrits dans ce témoignage réunissent plusieurs des éléments constitutifs de cette qualification : recrutement, dépendance totale, conditions de travail inhumaines, menaces, non-paiement, abandon.


Il est temps de nommer les choses.


Toute réussite construite sur l’effacement d’une autre ne mérite pas d’être célébrée.


Sandrine Yapi a décidé de parler. Elle est prête à témoigner devant toute autorité compétente. Ce courage mérite respect, protection et suite judiciaire.


Les faits sont là. Les textes de loi sont là. Les témoignages sont là.


À Colline Euchin, propriétaire du riad Maison Nalos (@maisonnalos), et à toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans ces pratiques : l’invisibilité a une limite. Elle s’appelle la vérité.


Par Tara Ndiaye

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Publié par

Harouna Fall

editor

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